Werther de Massenet à l’Opéra-Comique le 19 janvier
Werther et Charlotte seuls au monde
On n’a d’yeux et d’oreilles que pour Pene Pati et Adèle Charvet, qu’accompagne avec élan l’Orchestre Pygmalion de Raphaël Pichon.
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- 20 janvier
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APRES WERTHER AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, revoici l’opéra de Massenet, cette fois à l’Opéra-Comique, là où fut donnée la première française de cet ouvrage créé en 1892 à Vienne, en allemand, avec un ténor (Ernest Van Dick) qui, deux décennies plus tard, allait mettre en scène Benvenuto Cellini de Berlioz à l’occasion de l’inauguration… du Théâtre des Champs-Élysées. Mais l’Opéra-Comique, en 1892, donnait ses représentations… au Théâtre-Lyrique (devenu aujourd’hui le Théâtre de la Ville) : la salle Favart avait été victime en effet d’un incendie en 1887, et ne fut reconstruite et inaugurée qu’en 1898.
Alors que le spectacle de Christof Loy, au Théâtre des Champs-Élysées, brillait par son intelligente sobriété, celui de Ted Huffman (qui sera le prochain directeur du Festival d’Aix-en-Provence) se distingue par son extrême discrétion. Fort peu de décor ici : une table, quelques chaises, et un petit orgue qui sert pendant une poignée de secondes au deuxième acte. Et encore moins de mise en scène : les chanteurs vont et viennent selon des poses de tous les jours (en phase avec les costumes tristement contemporains), apportent des fleurs, des paquets, de la soupe, etc. Et il a fallu que le metteur en scène s’entoure d’un collaborateur aux mouvements (sic) et d’une assistante à la mise en scène (Alex Gotch et Harriet Taylor) pour aboutir à ce résultat !
Un orchestre de la fin du XIXe siècle
Mais l’essentiel est ailleurs. Dans la fosse, d’abord, où un Orchestre Pygmalion très étoffé quitte la musique des XVIIe et XVIIIe siècles dont il est familier pour aborder une partition beaucoup plus symphonique. Les musiciens jouent sur instruments d’époque, bien sûr, et on apprécie la qualité des bois, la verdeur des cordes, et l’ampleur que donne à l’ensemble la direction de Raphaël Pichon. Les cors ne sont toutefois pas exempts de défauts, les percussions ont tendance à envahir parfois l’espace sonore, et on aimerait que le chef, tout en gardant le relief et les nuances qu’il obtient de son orchestre, ménage un peu plus les chanteurs.
Lesquels composent une distribution très convaincante. Christian Immler (Le Bailli), Jean-Christophe Lanièce (Johann) et Carl Ghazarossian (Schmidt) font ce qu’on attend d’eux avec un bel aplomb, les enfants de la Maîtrise populaire papillonnent, et Julie Roset est une Sophie légère et florale, comme le rôle l’exige. Quant à John Chest, il a la présence terrestre d’un Albert, même si sa voix ne possède pas les inflexions de celle d’un Ludovic Tézier, qui donnait une tout autre épaisseur au personnage. Surtout, il est difficile d’être insensible à la prestation de Pene Pati, d’une humanité confondante, et qui correspond idéalement à la mission que lui confie Massenet aux dires mêmes de Raphaël Pichon : « Trouver sa place dans le monde ». Dès son entrée en scène, le voilà qui se déplace avec lenteur, semble flotter, chercher, avec une légèreté qui ferait presque bondir son corps au ralenti. Être là sans être là au premier acte, puis imposer peu à peu sa présence, voilà ce qu’un Benjamin Bernheim, plus terrestre, moins lunaire, ne réussissait pas au même degré sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées. Vocalement, le timbre de Pene Pati est soyeux, ses pianissimi ineffables. Les notes en voix de tête ajoutent à la délicatesse du chant, la puissance peut se déchaîner toutefois quand il le faut. Et la diction est on ne peut plus naturelle.
Face à lui, la voix chaleureuse d’Adèle Charvet exprime tout ce qu’il y a de maternel dans le rôle de Charlotte. Avouons qu’on attend avec impatience le troisième acte (qui s’enchaîne au quatrième grâce à un interlude orchestral) pour oublier tout ce que les deux premiers ont de quotidien, de pittoresque, de fragmenté. La scène des lettres, abordée avec une grave autorité, puis le « Va, laisse couler mes larmes » d’une Charlotte pleine d’abandon, confèrent tout à coup au drame une autre dimension. Et si le duo final est poignant, avec Pene Pati assis par terre, immobile, la voix délicieusement mourante, et Adèle Charvet admirable de lyrisme angoissé, c’est bien grâce au talent des deux chanteurs, que soutient un orchestre à l’affût. Il n’est plus alors question de mise en scène plus ou moins absente, mais de théâtre et de chant réunis dans la même extase.
Illustrations : Pene Pati (Werther) et Adèle Charvet (Charlotte). Photos Jean-Louis Fernandez
Massenet : Werther. Avec Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), Julie Roset (Sophie), Christian Immler (Le Bailli), Jean-Christophe Lanièce (Johann), Carl Ghazarossian (Schmidt), Paul-Louis Barlet (Brühlmann), Flore Royer (Kätchen), Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique (les enfants Fritz, Max, Hanz, Karl, Clara, Gretel), Orchestre Pygmalion, dir. Raphaël Pichon. Mise en scène et décors : Ted Huffman ; costumes : Astrid Klein ; lumières : Bertrand Couderc. Opéra-Comique, 19 janvier 2026 ; représentations suivantes : 21, 23, 25, 27 et 29 janvier. Coproduction avec l’Opéra de Rennes et Angers Nantes Opéra.
Ce Werther sera diffusé le 23 janvier en direct sur arte.tv, où il restera disponible plusieurs mois.



