Paris, Théâtre de l’oeuvre jusqu’au 17 février 2013

Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline

Une langue bien pendue

Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline

L’adaptation initiale du Voyage au bout de la nuit par Nicolas Massadau, entreprise à la demande de Jean-François Balmer, est fidèle à l’œuvre ce qui n’est rien d’autre qu’une gageure compte tenu de la difficulté à restituer le foisonnement et la densité du récit qui retrace la route chaotique de Ferdinand Bardamu, depuis la guerre de 14, expérience fondatrice, jusqu’au cabinet de banlieue du médecin, en passant par l’Afrique et New-York. Après une première lecture mise en espace, et quelques coupes et aménagements, la lecture est devenue spectacle. Balmer voit en Bardamu un homme naïf traumatisé jusqu’à la folie par la boucherie de 14 dont Céline ne se remettra jamais vraiment (« A vingt ans, je n’avais plus que du passé, les jeux étaient faits », déclare Bardamu au sortir de la guerre).

Une explication possible aux dérives intolérables de l’écrivain qui le conduiront à publier ces pamphlets nauséabonds qui jettent un tel discrédit sur l’homme qu’on peine à s’abandonner à l’admiration de l’œuvre quand on sait qui tient la plume. Certes, ces pamphlets sont postérieurs à l’écriture du Voyage, mais de cinq ans seulement, le temps de l’ascension d’Hitler. Le cas est rare, voire unique d’une telle conjonction de talent littéraire et d’abjection humaine (aucun artiste de ceux qui se sont « commis » avec l’ennemi n’ont proféré ni écrit de telles ignominies). Il n’est pas question de soutenir la théorie de Sainte-Beuve qui éclairait l’œuvre par la vie de l’écrivain, on ne peut pas non plus se résoudre à ignorer cet incontestable grand styliste qui avait la volonté de révolutionner le roman et déclarait lui-même y être parvenu, la seule voie possible, un peu schizophrénique, consiste donc à admirer l’écrivain sans jamais oublier de mépriser l’homme. Cela dit, il n’est pas exclu effectivement que Céline ne soit jamais tout à fait revenu des tranchées comme on le voit avec son Bardamu. Au sortir de la guerre, il cherche l’oubli en Afrique puis à New-York, cette ville « debout, raide, pas baisante du tout » mais s’il échoue dans cette recherche de la lumière, il poursuivra jusqu’au bout son voyage au bout de sa nuit intérieure, de ses peurs et de ses pires cauchemars.

C’est donc sous un ciel chargé de nuages changeants et menaçants que Balmer nous embarque dans ce Voyage. La mise en scène de Françoise Petit recherche trop visiblement la théâtralisation du récit avec une bande-son trop présente, une direction d’acteur qui semble s’intéresser plus au personnage qu’à cette langue inédite, cette matière littéraire en fusion. Balmer a tout pour faire un Bardamu intéressant, la voix gouailleuse, l’allure, mais sa vision du personnage est troublante. Il en fait presque un brave gars qui traverse la vie incrédule, désenchanté. Par ailleurs, la volonté de raconter une histoire édulcore la puissance du style, la force de frappe de cette langue populaire imagée des faubourgs parisiens aiguisée par les aigreurs de l’écrivain. On ne peut éviter la comparaison avec Luchini qui était surtout un célinien amoureux de la langue et qui faisait exploser le rythme des phrases, l’ironie et l’expressivité, soulignait, parfois trop, le cynisme et le nihilisme de l’écrivain. Il faudrait peut-être mélanger les deux interprétations pour obtenir une restitution juste et percutante de l’œuvre. Et pourquoi pas un Voyage à deux voix ?

Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, adaptation Nicolas Massadau, mise en scène et scénographie Françoise Petit. Images, Tristan Sébenne, Lumières Nathalie Brun, Son, Thibault Hédoin. Au théâtre de l’œuvre, du mardi au samedi à 21h, matinées samedi 17h, dimanche à 16h. Durée : 1h40. Res. 01 44 53 88 88.

Texte édité chez Gallimard

Soulignons une fois de plus la qualité rare des programmes du Théâtre de l’œuvre qui, loin d’être un dépliant publicitaire onéreux, propose un véritable dossier documentaire synthétique sur l’auteur ainsi que le texte de la pièce. Indispensable.

Photo Lot

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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