Accueil > Un vivant qui passe d’après Claude Lanzmann

Critiques / Théâtre

Un vivant qui passe d’après Claude Lanzmann

par Corinne Denailles

Un témoin ordinaire

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

On a pu voir récemment Un vivant qui passe interprété par Sami Frey au Théâtre de l’Atelier (voir critique webtheatre, 20-09-21) sur un mode minimaliste, presque neutre, qui donnait à entendre le texte, rien que le texte, à peine une intonation différente pour signaler le changement de locuteur.
A peine deux mois plus tard, voici une tout autre version, ni plus ni moins forte que celle de Sami Frey, mais très différente. En effet, non seulement l’entretien est mis en scène et en espace, interprété par deux comédiens, mais il est l’objet d’une sorte de mise en abyme débouchant sur une réflexion autour de la notion de représentation.

Cet entretien, qui a eu lieu en 1979 entre Claude Lanzmann et le Suisse Maurice Rossel, délégué du CICR (Comité international de la Croix rouge) envoyé en Allemagne en 1942 pour faire un état des lieux, devait initialement faire partie du film Shoah, mais finalement Lanzmann en a fait un film indépendant tout à fait passionnant quant à la manière du réalisateur de conduire l’entretien et à ce que révèle l’attitude de Rossel.
Lanzmann a habilement joué pour contraindre Rossel à accepter l’interview. Il cherchait à sonder cet homme qui, à la suite de sa visite au camp de prisonniers de guerre, au camp d’extermination d’Auschwitz et surtout à Theresienstadt, a écrit un rapport dans lequel il ne signale rien de particulier ; il a observé des conditions de vie très décentes à Theresienstadt et même une certaine suffisance chez les Juifs du ghetto. Il restera convaincu trente ans plus tard, que ces « Israélites » étaient des notables qui avaient payé pour « durer ». Lanzmann finit par dire clairement qu’il s’agissait d’une mise en scène orchestrée avec grande précision par les nazis et interprétée par des déportés terrorisés dont la plupart ont fini gazés. Epstein, le Judenrat (chef du camp), que Rossel prend pour un privilégié, a lui-même été assassiné deux mois après la visite. Rossel avait pourtant pour mission de voir au-delà du réel, c’était même l’essentiel de son travail. Or, tout en reconnaissant que « tout était du théâtre », il a pris pour argent comptant ce qu’on lui a montré, les rues bien propres, les panneaux de signalisation, la pseudo-synagogue, etc. ; non, il n’y avait aucune odeur particulière ; certes il a bien vu ces « squelettes ambulants dont seuls les yeux vivaient » qu’il qualifie de « vivants qui passent ».

La mise en scène d’Eric Didry, nourrie des rushes de Shoah, propose « la visite de la visite » et élargit la perspective au contexte historique où plane la suspicion de mensonges. Ce n’est certainement pas un hasard si le CICR lui a demandé d’enquêter au-delà des apparences, mais cela n’étonne pas Rossel pour autant.
Les deux comédiens élaborent un dialogue tendu, une joute polie en terrain miné. Lanzmann (Frédéric Noaille), sur un ton courtois, ne lâche pas sa proie tout en veillant à ne pas provoquer directement son interlocuteur qui mettrait fin à l’entretien, mais, de question en question, le traque un peu plus. Rossel (Nicolas Bouchaud), véritable ventre mou, s’embrouille souvent, montre des signes de malaise, et tout à coup affirme de manière péremptoire des positions intenables qui l’accusent à son insu, révélant la profonde médiocrité de l’exécutant passif dont le rapport qualifié de « rose » par Lanzmann, sera un blanc-seing pour poursuivre les déportations.
Dommage que le metteur en scène ait eu besoin de ces intermèdes chanson et pantomime dont on ne saisit pas l’utilité.
Exception faite de cette réserve, ce spectacle invite à une réflexion sur le vrai et le faux, sur la notion de représentation qui peut autant cacher que montrer, être un leurre tout autant qu’un miroir.

Un vivant qui passe d’après Claude Lanzmann. Adaptation Nicolas Bouchaud, Eric Didry et Véronique Timsit. Mise en scène Eric Didry. Avec Nicolas Bouchaud et Frédéric Noaille. Scénographie Élise Capdenat et Pia de Compiègne. Lumière Philippe Berthomé. Son Manuel Coursin. A Paris, au théâtre de la Bastille jusqu’au 2 janvier 2022. Durée : 1h35.
www.theatre-bastille.com

© Jean-Louis Fernandez

Tournée
3 et 4 février
Points Communs Nouvelle Scène nationale Cergy-Pontoise
9, 10, 11 et 12 février
Scène nationale de Clermont-Ferrand
22, 23 et 24 février
La Comédie de Caen
2, 3 et 4 mars
Théâtre National de Nice
22 et 23 mars
Scène nationale de Saint-Nazaire
29, 30, 31 mars - 8 et 9 avril
Théâtre Garonne scène européenne Toulouse
4 et 5 avril
Théâtre du Bois de l’Aune Aix-en-Provence

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.