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Critiques / Théâtre

Un tramway d’après Tennesse Williams

par Corinne Denailles

Isabelle Huppert au sommet de son art

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Le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski est de retour à l’Odéon, où il avait présenté la saison dernière une saisissante version de Krum de l’écrivain israélien Hanokh Levin, avec une adaptation pour le moins singulière et personnelle de la célèbre pièce de Tennesse Williams, Un tramway nommé désir. Le dramaturge américain y raconte l’histoire de Blanche DuBois, une jeune femme qui échoue un soir chez sa sœur Stella auprès de qui elle est venue chercher un dernier refuge. Mais Stella vit avec un ouvrier polonais, Stanley Kowalski, qui n’aime pas Blanche. L’homme, brutal, alcoolique, n’aura de cesse de la traquer pour lui faire avouer un secret qu’il pressent. La tension montera jusqu’à l’extrême violence entre ces êtres en proie à un destin tragique. Blanche ne résistera pas à tant d’assauts et perdra définitivement la raison. Warlikowski a demandé à Wajdi Mouawad de traduire le texte qu’ils ont adapté ensemble et caviardé de références multiples qui vont de la Dame au camélia de Dumas au combat de Tancrède et Clorinde en passant parŒdipe à Colone ou un sketch de Coluche. Le petit appartement confiné de Stella et de son compagnon a éclaté, s’est dispersé dans un espace immaculé où l’extérieur et l’intérieur se mélangent dans une scénographie high tech. Le bowling où Kowalski passe ses soirées occupe tout le plateau ou presque ; il est traversé par une cage de verre, occupée par un WC et un lavabo, et surmonté d’un écran où se projettent les visages en gros plan. A l’avant-scène, côté jardin, un lit figure une chambre à coucher, côté cour, un canapé et une table basse définissent l’espace d’un salon.

Isabelle Huppert, qui aime les défis de l’extrême, les performances exceptionnelles, est stupéfiante dans le rôle de Blanche. Elle varie les registres avec une virtuosité sidérante, tour à tour hystérique, junkie en manque qui a perdu jusqu’à l’usage de la parole, rêveuse fragile, séduisante poupée, toujours perchée sur des talons vertigineux, menacée à chaque seconde de perdre l’équilibre, qui évoque le personnage de Baby Doll, capable de réparties cinglantes quand elle apostrophe le compagnon de sa sœur en détachant avec ironie les syllabes de son nom. Warlikowski a d’évidence pensé le spectacle pour elle, ce qui ne signifie pas que les autres comédiens restent dans l’ombre. Andrzej Chyra est absolument convaincant et tient son rôle avec vigueur dans ce face-à-face tragique ; de même Florence Thomassin montre des visages très divers de Stella, la sœur soucieuse, la femme malmenée ; il émane d’elle une fraîcheur incongrue qui la rend touchante. Quand à Yann Collette, il est parfait dans le rôle de Mitch, le copain de bowling de Kowalski qui aurait pu courtiser Blanche si la tragédie n’en avait pas voulu autrement.

Ceux qui connaissent la pièce ou qui ont vu le film d’Elia Kazan avec Vivian Leigh et Marlon Brando risquent de ne rien reconnaître dans ce Tramway qui prend ses distances avec l’original. Warlikowski use d’un savoir-faire brillant, parfois trop, mis à l’épreuve dans ses précédents spectacles dont le côté spectaculaire et les excès peuvent irriter et finir par s’apparenter à un système froid au service d’un spectacle sans âme. Pourtant, si l’on regarde ce Tramway comme le fruit d’une rêverie autour d’un texte, on ne se préoccupe plus de la fidélité à l’original car l’intérêt est ailleurs. On pénètre alors au cœur de l’expérience intime d’une lecture personnelle, avec ce que cela implique d’échos, de distorsions et de divagations intérieurs.

Un tramway d’après Un tramway nommé désir de Tennesse Williams, traduction Wajdi Mouawad, adaptation Wajdi Mouawad et Krzysztof Warlikowski avec Isabelle Huppert, Andrzej Chyra, Florence Thomassin, Yann Collette. Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 3 avril, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h. Durée : 2h40. Tel : 01 44 85 40 40.

crédit photographique : Pascal Victor/ArtcomArt

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