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Critiques / Théâtre

Un jour je reviendrai deux textes de Jean-Luc Lagarce

par Corinne Denailles

« Comme un mort revenu parmi les vivants »

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Le titre évoque l’annonce du retour dans la famille omniprésente dans l’œuvre de Jean-Luc Lagarce. On pense en particulier à Louis dans Juste la fin du monde, magnifiquement interprété au cinéma par Gaspard Ulliel, tragiquement disparu dans un accident de ski il y a quelques jours.
Sylvain Maurice a réuni deux courts textes, L’Apprentissage (1993) et Le Voyage à La Haye (1994).

Le premier est le récit d’une rémission et le retour à la vie. Le narrateur est à l’hôpital où il ouvre les yeux après plusieurs jours ou plusieurs semaines de coma. Il raconte comment on le traite comme un objet, comment on parle de lui à la troisième personne comme s’il était absent, lors des examens, on ne lui parle jamais. « Parfois la grosse fille lui parle comme on parle des absents ou des morts, comme on parle des sourds, ou des imbéciles, comme on parle des vieux, de ceux-là devenus vieux sans qu’ils le sachent ». Et le désespoir de se voir faible et décharné Il raconte cela avec minutie, la sensation de la chaleur du soleil sur la peau, l’attente sans objet, les tuyaux dans le nez, les infimes progrès, le jeune homme qui meurt dans la chambre voisine. Il imagine un après la maladie : « Je ferai ça quand le reviendrai ».
Le récit s’achève ainsi, dans une sorte de tremblement très doux : « Je marche doucement sur le boulevard, à peine, un petit quart d’heure de rien, je ne sais rien faire, la lumière me blesse les yeux, je ne sais pas bien où aller, je ne m’éloigne pas de l’établissement, j’ai peur de me perdre, toujours la même histoire, un imbécile ou un pauvre petit vieillard, devenu vieillard sans qu’il le sache.
J’achète des cerises. Elles sont difficiles à manger, je ne suis pas certain qu’elles soient bonnes et parce que j’ai peur que les voitures ne me heurtent et ne m’écrasent, je tiens serré le petit sac de papier et je retourne les manger dans ma chambre. »

Dans Le Voyage à La Haye, écrit un an avant le décès de l’auteur, il est question de la passion du théâtre auquel il ne renoncera pas jusqu’aux dernières extrémités dans un sentiment d’urgence vitale. Avec une belle ironie, Lagarce tourne en dérision les donneurs d’ordre institutionnels, cet ambassadeur impayable qui s’embrouille dans un discours creux qui révèle son ignorance complète de l’art. L’humour pour supporter le tragique de la dégradation physique, de la mort annoncée. Avec ce souci perceptible du mot juste, typique de son style, tout est dit en douceur, sous couvert d’un humour élégant, masque pudique de la détresse, détachement prudent du désespoir que tient à distance la force du désir de se sentir vivant.

La haute silhouette de Vincent Dissez pourrait presque se confondre avec le corps long et fragile de Lagarce. Le comédien se tient immobile au milieu de la scène dans un rond de lumière cerné de pénombre, quelques carrés lumineux se déplacent au sol et cette sobriété aurait suffi. La mise en scène aurait pu se passer d’effets inutiles et parfois d’un goût douteux comme cet immense écran rose bonbon en fond de scène. Les choix musicaux sont incongrus et l’ambiance sonore agace les oreilles sans rien apporter d’autre qu’un inconfort auditif.
Le talent du comédien neutralise complètement ces désagréments secondaires. Vincent Dissez se glisse dans la phrase de Lagarce, au diapason de sa musique intérieure et nous capture dans les plis d’un récit captivant qui semble s’inventer au fil des mots. Un grand acteur au service d’un immense auteur.

Un jour, je reviendrai, composé de L’Apprentissage et Le voyage à La Haye de Jean-Luc Lagarce. Mise en scène Sylvain Maurice. Avec Vincent Dissez. Scénographie, Sylvain Maurice. Son, Cyrille Lebourgeois. Costume, Marie La Rocca. Lumières, Rodolphe Martin. A Paris, au Théâtre 14 jusqu’au 29 janvier 2022. Mardi, mercredi, vendredi à 20h, jeudi à 19h, samedi à 16h. Durée : 1h30
A partir de 13 ans
www.theatre14.fr
© Christophe Raynaud De Lage

2-4 février à la Comédie de Béthune

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