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Critiques / Théâtre

Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen

par Corinne Denailles

Un spectacle percutant

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La question des conditions d’exercice de la démocratie ne date pas d’hier. Ibsen s’était exilé pour ne pas se sentir complice d’un état qui ferme les yeux sur la corruption et préfère taire la vérité si elle se révèle une menace. La démocratie est-elle soluble dans le libéralisme sauvage et ses dérives ? Rien de nouveau sous le soleil des petits arrangements entre amis. En 2012 Thomas Ostermeier avait profité du discours au peuple pour relier le passé au présent et cela fonctionnait parfaitement. Sivadier fait de même et il est d’autant plus à son affaire qu’il est coutumier du fait (même quand le texte ne s’y prête pas naturellement) et la greffe prend à chaque fois, une manière très habile d’ouvrir des perspectives, de faire dialoguer fiction et réalité, passé et présent. L’assemblée populaire au cœur d’Un ennemi du peuple est un terrain idéal de projection des débats dans le présent.

Deux frères ont créé un complexe thermal, l’un homme d’affaires et d’influence en prend la direction, l’autre en sera le médecin attitré. Le directeur Peter Stockmann (Vincent Guédon) est aussi préfet. Le médecin, Tomas Stockmann (Nicolas Bouchaud), découvre que les eaux qui alimentent le complexe sont dangereusement polluées. Naïvement il se réjouit de cette découverte dont il fait part à son frère, espérant qu’ils agissent de conserve pour remédier à cette catastrophe. Il trouve le soutien d’un journaliste (Sharif Andoura), d’un imprimeur (Stephen Butel). Mais Peter a un point de vue différent ; il voit le manque à gagner économique, le coût de l’opération, etc. Peter saura retourner l’opinion en sa faveur en arguant du fait que les frais seront à la charge des contribuables.
D’abord, Tomas attire la sympathie dans son rôle de lanceur d’alertes soucieux de protéger les curistes mais face à l’opposition bien peu vertueuse, il devient agressif, violent, méprisant pour cette majorité compacte qu’il a d’abord crue derrière lui et que le préfet a retournée comme un gant. Tous ses soutiens le lâchent, le journaliste, l’imprimeur, le représentant des petits propriétaires qui revendique la modération en tout et finit par accuser le médecin d’être un ennemi du peuple. Vexé, blessé, Tomas oublie ses bons sentiments pour vilipender la foule dans une diatribe politique qu’on ne doit pas entièrement à Ibsen. On le devinait un peu agité, son frère ne manque pas de critiquer son caractère emporté, rebelle, mais l’agitation a laissé place à un sentiment de révolte qui le fait sortir de ses gonds. De la contamination des eaux à la pourriture de la corruption et des abus d’intérêts il n’y a qu’un pas et désormais Tomas vomit tout ensemble le pouvoir et le peuple qui s’en fait complice par sa passivité. Nicolas Bouchaud, véritablement électrisé, évince un instant Thomas Stockmann, se substitue au personnage sans vraiment l’exclure pour invectiver le public rageusement dans une colère partagée qui jette un voile noir sur les invariants de la nature humaine.

Dans ce monde d’hommes, les femmes n’ont que peu de place ; Agnès Sourdillon incarne avec délicatesse l’épouse docile et l’étonnante Jeanne Lepers est l’adolescente trop vite montée en graine qui prend la défense de son papa. La misogynie d’Ibsen s’exprime parfois de manière comique. Tomas s’adressant à son épouse : « Tous les hommes sont des femmes comme toi qui pensent à leur famille et pas à la société ».
Dans une mise en scène nerveuse, Jean-François Sivadier instille dans le drame un humour glaçant. La spectaculaire scénographie de Christian Tirole et Jean-François Sivadier joue sur la thématique de l’eau et sur le désordre mental. La dernière réplique prononcée par Tomas Stockmann — « L’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul » — dit à la fois toute la hargne qu’Ibsen vouait à ceux qui n’ont pas reconnu son talent et la violence de la société des hommes.
Avec Sivadier le théâtre est un fabuleux miroir du monde plein de bruit et de fureur.

Un ennemi du peuple de Henrik Ibsen, traduction Eloi Recoing, collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit, scénographie Christian Tirole et Jean-François Sivadier, lumière Philippe Berthomé, costumes Virginie Gervais. harif Andoura, Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Cyprien Colombo, Vincent Guédon, Jeanne Lepers, Agnès Sourdillon. A l’Odéon jusqu’au 15 juin 2019 à 20h. Durée : 2h35.

© Jean-Louis Fernandez

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