Festival Présences 2026, du 31 janvier au 8 février
Un aperçu d’Aperghis
Georges Aperghis était cette année le héros du festival Présences, que Radio France destine, chaque mois de février, à la défense & illustration de la musique de notre temps.
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- 8 février
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NÉ EN 1945 À ATHÈNES, DÉFINITIVEMENT PARISIEN depuis 1963, Georges Aperghis est une figure familière aux amoureux du théâtre musical, expression à laquelle on préfère depuis quelque temps le mot opéra. On lui doit de nombreux ouvrages qui utilisent la voix, dont les 14 Récitations pour voix seule (1977-1978), L’Écharpe rouge (1984), Les Boulingrin d’après Courteline (2010), Avis de tempête (2004), mais aussi des pièces instrumentales variées. Du festival Présences qui lui était cette année consacré, nous avons assisté aux trois premiers concerts.
1. À l’auditorium de Radio France
Du concert d’ouverture (précédé d’une projection, d’une rencontre et d’une avant-première à l’Ircam), le 3 février, nous garderons d’abord le souvenir des pièces a capella, notamment de Willy-Willy, nouvelle œuvre de Georges Aperghis commandée par Radio France. Le titre reprend une expression aborigène désignant « un tourbillon de poussière ou de sable qui se forme par beau temps lorsque l’air sec, instable, entre en rotation et soulève la poussière ou le sable du sol » (Nicolas Munck), prétexte ici à un tourbillonnement choral qui fait se succéder et se superposer des syllabes, des mots, des fragments de phrases et de mélodies que les maîtrisiennes de Radio France abordent avec un mélange de joie manifeste et de virtuosité qui fait plaisir à voir et à entendre.
Du même Aperghis, on goûte aussi la manière dont Donatienne Michel-Dansac, complice de longue date du compositeur (elle faisait partie de l’aventure des Boulingrin) donne vie aux Pubs/Reklamen, parodies, comme le titre l’indique, de réclames – pour le dentifrice ou le shampooing – devenues ici jeu phonique. Donatienne Michel-Dansac appartient à cette catégorie de chanteuses qui, à l’instar d’une Cathy Berberian autrefois, fait ce qu’elle veut de sa voix : qu’elle chante, murmure, crie, ses mimiques font de ces Pubs/Reklamen des fragments de drôlerie et nous poussent à reposer cette question : la musique peut-elle faire rire ? Car si l’on rit de bon cœur dans l’auditorium de Radio France, les mêmes petites pièces, écoutées la semaine dernière en avant-première sur France Musique, étaient beaucoup moins drôles. Il existe une Symphonie héroïque, une Symphonie fantastique, une Symphonie pathétique, etc., mais il n’existe pas de Symphonie comique (même si Mel Bonis a laissé une Symphonie burlesque). En matière musicale, la drôlerie est d’abord une question de théâtre et d’interprète.
On apprécie aussi Nomadic Sounds de Philippe Leroux (né en 1959), page composée en 1985 et que le Chœur de Radio France reprend ici avec brio. Là aussi, des sons, des onomatopées, des cris d’animaux qui composent un bestiaire furtif. Bref, du brio, à l’opposé de la très démonstrative Annonce faite à Marie du même Leroux récemment représentée au Châtelet.
On oubliera très vite en revanche la création de Prisme d’Anahita Abbasi (née en 1985), page pour ensemble instrumental sans grande substance, qui fait intervenir de manière très anecdotique des roues de bicyclettes frappées (il est vrai que, selon Berlioz, « tout corps sonore mis en œuvre par le compositeur est un instrument de musique ») et une flûte basse, qu’on n’entend pas. On n’entend pas davantage la même flûte basse, instrument pourtant rare, à la sonorité très singulière, dans Champ-Contrechamp pour piano et ensemble. Wilhem Latchoumia défend avec vigueur cette pièce d’Aperghis créée en 2011 à Londres, et Ilan Volkov avec non moins d’engagement à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France ; mais l’orchestration de cette manière de concerto ne prête pas à l’enchantement des couleurs instrumentales.
Troisième œuvre jouée par les musiciens du Philhar : Les grands chaos d’Alexander Markeas (né en 1965), donné ici en création avec la participation du Chœur de Radio France, du quartet de free jazz Carton rouge et du récitant (amplifié) Greg Germain, tous sous la double direction de Marc Desmons et Kyrian Friedenberg (qui utilise de manière frappante des gestes alla Boulez, plus encore que Louis Gal dans Willy-Willy). Une cantate sur des textes d’Édouard Glissant, qui mêle les styles et les continents dans un élan généreux, mais fait engloutir le chœur sous les déferlements orchestraux.
2. Au Studio 104
Le lendemain, on se rend au Studio 104 à l’occasion d’un concert donné par l’Ensemble Multilatérale, que dirige le très talentueux Léo Warinsky. Tout commence par La nuit en tête d’Aperghis, avec la jolie voix susurrée d’Anne-Emmanuelle Davy, que suit Énantiosème de Nicola Tzortzis (né en 1978) : l’œuvre, dont le titre reprend un mot désignant des verbes ayant deux sens contraires (« louer », « apprendre »), est impitoyable pour le flûtiste solo qui doit interpréter sans relâche, sans pause ni soupir, une partie débridée, de plus en plus frénétique, faisant la part belle à l’écriture micro-tonale, avec à la fin un bref rallentando-decrescendo. Un exploit sportif dont sort victorieux Matteo Cesari, confondant d’aisance dans la maîtrise du souffle.
On retrouve Matteo Cesari, cette fois à la flûte contrebasse, dans Whiteout d’Eva Reiter (1976), page où la compositrice elle-même joue de la flûte contrebasse Paetzold (du nom de son inventeur Joachim Paetzold), sorte de gigantesque flûte à bec munie d’un dispositif électronique. Oui mais voilà, une fois de plus le dispositif électronique noie les timbres instrumentaux ainsi que la voix d’Anne-Emmanuelle Davy, et toute la musique se dilue. Ce n’est pas le cas avec Musiciens. Portraits de Jacques Rebotier (né en 1947), pochade pour une voix (celle de Rebotier en personne) discutant avec elle-même, enregistrée trente ans plus tôt, sur les mérites de tel et tel compositeur. On est plus près ici d’un exercice de style oulipien que d’une œuvre musicale.
La soirée se termine sur une page d’une tout autre envergure de Bernard Cavanna (né en 1951) : la Messe pour un jour ordinaire, qui reprend les quatre premières parties de la messe ordinaire, mais dites dans différentes langues. L’œuvre se conclut par un hommage à Nathalie Méfano (la fille de la pianiste Jacqueline Méfano et du compositeur Paul Méfano), victime de la drogue, sous la forme de la mise en musique d’un poème de Nathalie elle-même. Isa Lagarde dit et chante avec intensité ce poème, après qu’Émily-Rose Bry et Sahy Ratia, en compagnie du Chœur de Radio France, du Chœur éphémère Mirabeau et de l’Ensemble vocal de l’Université d’Évry-Paris-Saclay, ont donné les parties les plus rituelles de la partition, si tant est qu’on puisse appeler ainsi des pages qui ne ressemblent pas à une messe… ordinaire. L’intensité lyrique de la partition tout entière vaut bien certaines œuvres qu’on aura oubliées pour toujours après les avoir entendues.
3. Au Théâtre des Champs-Élysées
L’essentiel des manifestations du festival Présences a lieu dans l’enceinte de la Maison de la radio et de la musique (à l’Auditorium, au Studio 104, ainsi qu’à l’Agora et au Foyer F), mais le concert du Quatuor Diotima, le 5 février, était décentralisé au Théâtre des Champs-Élysées. Au programme : deux œuvres du répertoire encadrant la création du Quatuor à cordes n° 2 d’Aperghis, fruit d’une commande de Radio France. On ne s’étendra pas ici sur le tout premier quatuor de Beethoven (l’Opus 18 n° 1) ni sur la splendeur du Quintette à deux violoncelles de Schubert (donné avec la participation de Victor Julien-Laferrière), mais on soulignera que le Quatuor Diotima, contrairement au Quatuor Arditti par exemple, qui s’est spécialisé dans la musique contemporaine, excelle aussi bien dans l’interprétation de Berg, Debussy, Boulez ou Ligeti. Et on ajoutera, pour l’anecdote, que les membres du quatuor utilisent tous des partitions électroniques.
Le Quatuor n° 2 d’Aperghis suit les Dix pièces pour quatuor à cordes, le Quartet Movement (créés par les Arditti, successivement en 1986 et 2009) et un Premier Quatuor créé en 2024 par les Diotima, déjà. Il s’inscrit dans le droit fil de ce qu’on connaît de l’auteur de Récitations : conçue d’un seul tenant, sa nouvelle partition fait intervenir les instruments au gré d’unissons stridents, de sons harmoniques, de grands écarts de dynamique, mais aussi la voix de chacun des instrumentistes, qui ponctuent la musique à la manière d’un bavardage fragmenté à quatre se superposant aux cordes du quatuor, et terminent sur la phrase : « Ni mort, ni vivant, voici mon cri. » Une manière aperghienne d’entrer dans la postérité ?
Illustrations, de haut en bas : Georges Aperghis, un spectateur attentif. Les maîtrisiennes dans la coulisse. Un percussionniste et son matériel. Donatienne Michel-Dansac ne faisant qu’une bouchée des réclames. Bruno Berenguer, Pierre Charvet (adjoint et délégué à la création musicale à Radio France) et Georges Aperghis tirant les leçons provisoires d’un concert. Photos Christophe Abramowitz/Radio France
Festival Présences 2026 : du 31 janvier au 8 février 2026.
Les concerts du mardi 3, du mercredi 4, du jeudi 5 et du vendredi 6 février ont été diffusés en direct sur France Musique. Les autres le seront, en différé, les mercredis de mars et avril, à 20h, présentés par Arnaud Merlin.



