Paris, Comédie-Française
Troïlus et Cressida de William Shakespeare
Les vanités de la soldatesque

On voit peu Troïlus et Cressida, qui ne passe pas pour l’une des plus brillantes pièces de Shakespeare. En effet, c’est une variation peu surprenante sur l’un des épisodes de la guerre de Troie. Deux jeunes Troyens s’aiment : Troïlus, qui est le fils du roi Priam, et Cressida, la fille du devin Calchas qui a trahi et s’est mis au service des Grecs. Ils s’apprêtent à filer le parfait amour. Mais la fureur du conflit joue contre eux. Il faut donner à l’ennemi grec un troyen pour récupérer un prisonnier important. C’est la belle Cressida qu’on choisit. Ainsi s’achève une histoire d’amour, mais pas une guerre.
Ce qu’a réalisé Jean-Yves Ruf est un spectacle plein de qualités, mais qui manque de ligne directrice, de lignes de force. Il s’éparpille souvent dans les épisodes et les anecdotes. Le beau décor d’Eric Ruf est peut-être trop fermé pour que la guerre soit autre chose qu’une discussion de soudards, qu’elle livre des arrière-plans imprévus. Tout n’est que passages et déclarations impétueuses des chefs de guerre. Jean-Yves Ruf nous avait habitués à un style très ramassé, compact, appuyé sur la force physique. Ici, il semble se disperser à courir trop de lièvres à la fois, d’autant que la pièce est elle-même assez éclatée et ne se noue pas autour d’un grand enjeu. Curieusement, c’est Eric Ruf, mis en scène par son frère, qui est le plus agile à l’intérieur d’une distribution où le ton est plus joueur que passionné. Il faut dire que le rôle d’Ulysse le retors permet une interprétation à plusieurs niveaux, et Eric Ruf ne s’en prive pas !
Les deux rôles principaux sont tenus par Stéphane Varupenne (Troïlus), qui devient peu à peu l’un des acteurs les plus originaux du Français et par Georgia Scalliett (Cressida), qui exploite finement la simplicité de son personnage. On aime aussi Mchel Favory, tout en nuances dans le rôle de Nestor, Michel Vuillermoz, fort savoureux en bouillant Hector, Gilles David, si plaisant dans un rôle qui s’apparente à celui d’un meneur de jeu, Sébastien Poudéroux, Laurent Natrella, Loïc Corbery, Christian Gonon (que des hommes bien sûr ! Il n’y a qu’un personnage féminin). La soirée est agréable sans être marquante. Elle permet à la jeune vague des comédiens du Français de s’y affirmer plus que d’ordinaire.
Comme Shakespeare oublie un peu ses abîmes favoris du bien et du mal et centre sa pièce sur les vanités de la soldatesque, Jean-Yves Ruf a eu tort de ne pas faire les coupes qui lui auraient permis de créer un objet plus uni. Les acteurs, eux, assurent en s’amusant.
Troïlus et Cressida de William Shakespeare, traduction d’André Markowicz (éd. Les Solitaires intempestifs), mise en scène de Jean-Yves Ruf, scénographie d’ Eric Ruf, costumes de Claudia Jenatsch, son de Jean-Damien Ratel, lumières de Christian Dubet, avec Yves Gasc, Michel Favory, Eric Ruf, Laurent Natrella (en alternance avec Bruno Raffaelli), Michel Vuillermoz, Christian Gonon, Loïc Corbery, Stéphane Varupenne, Giles David, Georgia Scalliett, Jérémy Lopez, Louis Arène (en alternance avec Benjamin Lavernhe), Sébastien Poudéroux, Aki Menni et les élèves-comédiens de la Comédie-Française : Laurent Cogez, Carine Goron, Lucas Hérault, Blaise Pettebone, Nelly Pulicani, Maxime Taffanel. Comédie-Française, tél. : 08 25 10 16 80, en alternance jusqu’au 5 mai. (Durée : 3 h 05, entracte compris).
Photo : Christophe Raynaud De Lage



