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Critiques / Théâtre

The way she dies de TgStan et Tiago Rodrigues

par Corinne Denailles

Une collaboration fructueuse

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Ils se connaissent depuis longtemps, Tiago Rodrigues, longtemps avant d’être directeur du Théâtre national D Maria II de Lisbonne, a même été l’élève des TgStan venus à Lisbonne animer un stage de théâtre dans les années 1990. Ils ont en commun un même langage artistique, le même vocabulaire ; le principe de déconstruction, jamais gratuit, comme principe créatif, un texte écrit au fil des répétitions, une esthétique dépouillée, un plateau souvent en vrac et des changements de costumes à vue, sont autant de signes d’une conception commune de la création théâtrale qui n’est pas sans risques où l’hégémonie du metteur en scène n’a pas sa place et qui se fonde sur le jeu de l’acteur. Tiago Rodrigues a écrit le texte, inspiré d’Anna Karénine de Tolstoï, qui brasse dans le chaudron artistique de nombreuses questions, tire et tisse des fils divers. Il s’intéresse à cette héroïne qui cherche l’émancipation par l’amour et échoue sur l’écueil des conventions sociales qui la ligotent malgré elle ; plus largement, c’est l’occasion d’une réflexion sur les rapports entre réalité et fiction et parallèlement, puisque le texte original est en russe, la question de la traduction et de sa fidélité ne manque pas de surgir (trahir le texte serait une sorte d’adultère dit Tiago Rodrigues), inévitable pour ces artistes qui d’emblée se sont posé la question de la communication entre eux. De là la nécessité de jouer en trois langues, portugais, néeerlandais et français (Como ela morre, The way she dies, sa façon de mourir) ; chaque passage d’une langue à l’autre ajoute de petites trahisons. Hubert Nyssen, le fondateur d’Actes Sud, parlait des « Belles infidèles » à propos des traductions.
Cette profusion de richesses intérieures affleure peu à peu, dans un faux désordre apparent, dans une certaine lenteur ponctuée de brefs temps morts qui ménagent l’espace nécessaire à leur éclosion. Dans une triple mise en abîme, le texte met en miroir deux couples d’aujourd’hui à des époques différentes qui « dans la vraie vie » de leurs personnages rejouent en alternance la situation d’Anna Karénine ; ils lisent alternativement des fragments du roman de Tolstoï tandis que la femme rêve de folles aventures amoureuses avec un autre. Dans les situations habilement construites en écho, le texte censé dire la « vraie vie » télescope les mêmes mots du romancier russe, comme si la fiction infiltrait le tissu du réel, comme si elle était injectée dans les veines des personnages, et auxquelles se superposent les scènes parallèles du roman jouées en costumes.
Les acteurs, tous les quatre excellents, semblent ne jamais quitter leur statut d’acteurs, dont ils ont gardé les prénoms, et pourtant entraînent le spectateur dans la fiction.
La spectaculaire jupe à volants rouges dont s’était dévêtue une des deux femmes au début restera posée au milieu du plateau durant tout le spectacle, comme un témoin d’une mue et du rejet de la convention théâtrale et des conventions tout court, jusqu’à en mourir.
On sort un peu estomaqué par ce talent de charger un spectacle d’une telle densité tout en cultivant la légèreté, le décalage et l’humour.

The way she dies, d’après Anna Karénine de Léon Tolstoï, un spectacle de TgStan et Tiago Rodrigues, texte de Tiago Rodrigues. De et avec Isabel Abreu, Pedro Gil, Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen. Lumières et scénographie, Thomas Walgrave. Costumes, An D’Huys et Britt Angé. Au théâtre de la bastille jusqu’au 6 octobre du mardi au samedi à 20h. Durée : 2h.
Tiago Rodrigues, Sa façon de mourir. Ed. Les Solitaires intempestifs
© Filipe Ferreira

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