Siegfried de Wagner à l’Opéra Bastille jusqu’au 31 janvier

Siegfried solaire

Deuxième Journée de la Tétralogie à l’Opéra Bastille : la mise en scène de Calixto Bieito, toujours aussi pénible, ne peut rien contre l’éclat de la distribution et d’un orchestre plus épanoui que jamais sous la baguette de Pedro Heras-Casado.

Siegfried solaire

NOUS AVIONS GOÛTÉ LA MANIÈRE dont l’Orchestre de l’Opéra de Paris, après nous avoir laissé sur notre faim dans L’Or du Rhin, nous avait séduits dans La Walkyrie. Cette fois, avec Siegfried, Pablo Heras-Casado porte l’ensemble des instrumentistes à l’incandescence, au fil d’une direction constamment nuancée, lyrique, plus ductile que tendue. Les pupitres typiques de l’orchestre wagnérien (le cor, la clarinette basse, etc.) accrochent tour à tour une couleur, une intention, un accent sur le tissu serré des leitmotive, et l’ensemble, à la fin, embrase la sombre forêt où se joue l’action de ce drame on ne peut plus développé.

La partition de Siegfried fut écrite par Wagner en plusieurs temps. Pour aller vite, elle fut interrompue pendant sept ans par la composition de Tristan et Isolde et celle des Maîtres chanteurs de Nuremberg. Or, à l’écoute, c’est une impression croissante de complexité et de limpidité qu’on éprouve : le premier acte a encore quelque chose d’aride et de didactique (Wagner ne peut s’empêcher à plusieurs reprises, et d’ailleurs jusqu’à la fin de l’ouvrage, de nous donner le résumé des chapitres précédents), mais le deuxième respire davantage en compagnie du dragon et de l’oiseau ; quant au troisième, il prend le large grâce à une immense scène finale dont la prodigalité orchestrale et les deux protagonistes (Siegfried réveille Brünnhilde endormie à la fin de La Walkyrie par Wotan) nous donnent toute la mesure.

Les voix des cavernes

À cette lumière croissante de l’orchestre répond une distribution captivante en tous points. Christopher Maltman était Wotan dans les deux épisodes antérieurs. En Wanderer, il cède la place à Derek Walton, plus sombre, plus massif, plus désenchanté aussi ; car même s’il agissait contre lui-même lors de la Journée précédente, Wotan était encore un dieu, ce qu’ici il n’est plus. Brian Mulligan a le lugubre mordant de l’albe noir Alberich, et Mika Kares en Fafner apporte lui aussi sa contribution au contrepoint des voix caverneuses qui forme le soubassement vocal de Siegfried. On aurait pu imaginer un Mime plus insinuant que Gerhard Siegel, mais après tout le personnage n’a pas la séduction torve d’un Loge. Ilanah Lobel-Torres est un Oiseau un peu timide, mais Marie-Nicole Lemieux donne la vie à une Erda toujours étonnante, le timbre relativement clair et le chant animé. On retrouve avec plaisir Tamara Wilson en Brünnhilde, qui n’intervient que dans la scène finale du dernier acte, mais avec quelle présence et quel éclat !

Reste Andreas Schager dans le rôle-titre. On sait combien il est difficile de distribuer un ténor capable de chanter Siegfried et surtout de tenir la distance jusqu’au duo final. Autant l’héroïsme de Siegmund dans La Walkyrie est toujours tenté de lyrisme, autant celui dont fait preuve Siegfried, malgré quelques moments d’attendrissement, doit s’appuyer sur une capacité à s’imposer sans faille et sans relâche. Avec Andreas Schager, nous sommes gâtés : quelle vaillance, quelle aisance, quelle endurance ! Sans jamais hurler, le ténor autrichien mêle volume sonore et intelligence du mot avec une réussite confondante. Dire qu’il a commencé, nous dit sa biographie, par chanter des opérettes !

À la soupe, Wotan !

Faut-il évoquer la mise en scène ? D’abord le décor : une forêt à l’envers, car le monde, selon Bieito, a été contaminé ; la gravité ne fonctionne plus. Soit. Mais à partir de cette idée, au lieu d’une direction d’acteurs reposant sur une narration cohérente, s’enchaînent les anecdotes indigentes, telle cette naissance de Siegfried mimée au deuxième acte ou cette soupe apportée au troisième par une Erda-matrone à la table de Wotan (Erda étant une figure immémoriale, peut-être s’agit-il après tout de la soupe cosmique des premiers temps). Des figurants épileptiques meublent de temps en temps la scène, l’Oiseau ressemble à un bonhomme Michelin, Siegfried, évidemment, ne peut être habillé que d’un marcel.

La seule belle image de la soirée est cette Brünnhilde qui apparaît en transparence dans les hauteurs – mais Siegfried, pour la délivrer de son cercle de feu, brise un bloc de glace à coups d’épée ! Il arrive que la glace brûle les doigts, certes, mais la conception mesquine de Calixto Bieito ne nous inspire au mieux que de la tiédeur et du cafard.

Illustrations : Marie-Nicole Lemieux (Erda) ; Tamara Wilson (Brünnhilde) et Andreas Schager (Siegfried). Photographies Herwig Prammer/Opéra national de Paris

Wagner : Siegfried. Avec Andreas Schager (Siegfried), Gerhard Siegel (Mime), Derek Welton (Der Wanderer), Brian Mulligan (Alberich), Mika Kares (Fafner), Marie-Nicole Lemieux (Erda), Tamara Wilson (Brünnhilde), Ilanah Lobel-Torres (l’Oiseau de la forêt). Mise en scène : Calixto Bieito ; décors : Rebecca Ringst ; costumes : Ingo Krügler ; lumières : Michael Bauer ; vidéo : Sarah Derendinger.
Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Pablo Heras-Casado. Opéra Bastille, 21 janvier 2026. Représentations suivantes : 25, 28, 31 janvier.
Ce Siegfried sera diffusé le 21 février à 20h sur France Musique.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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