Le Paradis et la péri de Schumann à la Seine musicale le 16 mai

Schumann mis en Seine (musicale)

Le malheureux compositeur s’est jeté un triste jour de 1854 dans le Rhin, mais c’est du bord de la Seine que s’est envolée sa Péri.

Schumann mis en Seine (musicale)

SCHUMANN A BEAUCOUP RÉFLÉCHI ET RÊVÉ avant de composer Genoveva, son unique opéra, créé en 1850 à Leipzig. C’est pourquoi on lui doit un certain nombre de partitions qu’il est possible de situer à mi-chemin de l’oratorio et de l’opéra, tels Le Pèlerinage de la rose, les Scènes du Faust de Goethe ou Le Paradis et la péri. Il s’agit là d’œuvres lyriques et dramatiques, mais dont la traduction scénique ne va pas de soi, tant l’action à proprement parler se pare de commentaires ou d’illustrations (certes, toujours musicales et toujours bien venues) qui n’ont rien de théâtral. Au regard des Scènes du Faust de Schumann, la Damnation de Berlioz ferait presque figure d’opéra idéal !

À la Seine musicale, l’expérience a cependant été tentée : les premiers rangs de l’auditorium ont laissé place à une fosse d’orchestre, et Le Paradis et la péri – inspiré à Schumann par la ballade de Thomas Moore Lalla Rookh – a fait l’objet d’une mise en scène de Daniela Kerck (qui avait co-signé avec Peter Mussbach la Norma représentée en 2010 au Châtelet). Il faudrait parler ici plutôt d’un accompagnement visuel ou d’une mise en images, tant l’action de l’œuvre est avant tout symbolique et rendue comme telle : ou comment une péri (fée de la mythologie persane) bannie du paradis réussit à y revenir après avoir rapporté la dernière goutte de sang d’un guerrier, le dernier soupir d’une jeune fille malade de la peste, la larme de repentir d’un criminel.

Images envahissantes

Sur le plateau, le spectacle balance entre la représentation des anges (Victoire Bunel en ange noir avec ses deux ailes, la Péri avec une seule aile puisqu’elle est en quête de retour) et celle du héros de l’histoire, qui n’est autre que Robert Schumann en personne : l’idée est assez juste, le ténor Sebastian Kohlhepp évoluant sur scène tel un artiste donnant la vie à sa partition, que lui a confiée un petit garçon. Plus tard, une flèche perdue lors des combats guerriers deviendra pour lui baguette de chef d’orchestre (idée désarmante de naïveté mais touchante), sachant que Robert-Sebastian ne joue pas de rôle mais tient lieu de récitant. Daniela Kerck évite par ailleurs l’écueil de faire de Clara la péri de Robert, ouf ! La présence du chœur accentus ajoute du mouvement au spectacle, mais on peut s’interroger sur l’intérêt d’avoir ajouté deux ballades a capella de Schumann, l’une pour commencer la soirée (Die Capelle), l’autre avant l’entr’acte (John Anderson) – un entr’acte inutile –, sinon pour mettre en valeur accentus, excellent de cohésion et d’articulation sur le plan vocal.

Le spectacle est tout entier en noir et blanc (copeaux noirs sur le sol, costumes blancs volontairement défraîchis du chœur) et aurait pu suffire, mais il a bien fallu payer tribut à la technologie et projeter sur un écran, qui prend l’allure d’un cube de verre, des vidéos soignées mais superflues (montagnes, forêts, corps plongés dans l’eau, rivières sanglantes, péri démultipliée incarnée par la danseuse Rosana Ribeiro, etc.), lesquelles déconcentrent alors que la musique sublime de Schumann réclame toute notre attention.

La lumière est un combat

Vocalement, la distribution est fort convaincante, à commencer par Sebastian Kohlhepp, qu’on a cité, ténor chaleureux au timbre clair et au phrasé élégant, et par les belles voix de Victoire Bunel (l’Ange), Lancelot Lamotte (le Jeune homme) et Agata Schmidt (qui ne joue pas de personnage mais participe à la narration, tout comme le ténor). Julien Clément (Gazna) et Samuel Hasselhorn sont un peu en retrait, de même Clara Guillon, qu’on aurait aimé un peu plus lumineuse dans le rôle de la jeune fille à laquelle le compositeur a confié un air radieux. Mandy Fredrich est venue au dernier moment remplacer Johanni van Oostrum. Fidèle au personnage, elle campe au départ une Péri sur la retenue, presque timide, mais s’abandonne à l’enthousiasme dans l’apothéose finale, l’un des rares moments de joie éclatante qu’on trouve dans l’univers tourmenté de Schumann.

Dans la fosse, a contrario, Laurence Equilbey mène son Insula Orchestra dans des contrées obscures et accidentées. Malgré le côté mendelssohnien de certains passages, malgré des escapades vers l’exotisme et des percussions qui ajoutent de la couleur, on est plus ici du côté de Manfred que des lumières du ciel ou de l’Orient. Le fait que l’orchestre soit dans la fosse est sans doute pour quelque chose dans cette sonorité plutôt sombre et cette lecture qui privilégie les accents abrupts sur l’ascension vers la lumière.

Illustration : photo Julien Benhamou

Robert Schumann : Le Paradis et la péri. Avec Mandy Fredrich (la Péri), Sebastian Kohlhepp (ténor), Clara Guillon (la Jeune fille), Victoire Bunel (l’Ange), Julien Clément (Gazna), Lancelot Lamotte (le Jeune homme), Agata Schmidt (alto), Samuel Hasselhorn baryton). Daniela Kerck (mise en scène et scénographie), Astrid Steiner (vidéo), Andrea Schmidt-Futterer (costumes), Andreas Frank (lumières), Rosana Ribeiro (chorégraphie et danse). Chœur accentus (dir. Albert Horne), Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey. La Seine musicale, 16 mai 2025. Prochaine représentation : 17 mai.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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