Accueil > Rouge de John Logan

Critiques / Théâtre

Rouge de John Logan

par Corinne Denailles

Mark Rothko ou la démesure

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

La pièce de John Logan a connu un grand succès à Londres il y a une dizaine d’années ; reprise à Broadway, elle a reçu six Tony Awards. Inspirée d’un moment particulier de la carrière du peintre Mark Rothko (1903-1970) dans les années 1950, la pièce met en scène les relations orageuses entre le grand maître et son jeune assistant. Rothko est présenté comme un artiste compliqué, torturé, paranoïaque, colérique dont l’apparente arrogance masque un profond désespoir et une redoutable difficulté à vivre. Comme on s’en doute d’emblée, la violence de la relation instituée par le peintre à l’égard du jeune homme se muera en affection pudique. Le texte manque parfois d’épaisseur, surtout dans la première partie où se succèdent les clichés sur l’art et les points de vue définitifs assénés sans appel. Le détour par le cas psychanalytique pour illustrer l’intérêt de Rothko pour Freud et Jung sonne artificiel, tout comme l’évolution de la relation entre les deux personnages répondant à la nécessité d’étoffer le ressort dramaturgique. Grand féru de mythologie, de littérature, de musique, d’anthropologie et de philosophie il révérait Nietzsche et son livre La Naissance de la tragédie. Admirateur de Matisse, il occupe une place particulière au sein du mouvement artistique inspiré du surréalisme dite l’Ecole de New York où il côtoie Jackson Pollock, Willem de Kooning, entre autres. À travers la lutte entre le rouge, expression pure de la vitalité et le noir, expression du néant, de la mort, il défend ce qu’il appelle l’expérience tragique dans une forme qualifiée d’« expressionnisme abstrait ».
En pleine contradiction avec lui-même, poussé par le désir de montrer son art, le peintre a accepté de peindre de monumentales fresques pour décorer un restaurant à la mode et que les convives ne regarderont jamais. Niels Arestrup entraîne dans son sillage le jeune Alexis Moncorgé qui interprète Ken, le jeune assistant, d’abord un peu falot comme le rôle l’exige et qui prend des couleurs en prenant du métier ; il ose mettre à mal les théories du maître et s’émancipe de son autorité spirituelle, paternelle. Le rôle de l’artiste maudit en colère contre la terre entière et surtout contre les jeunes artistes va à merveille à Arestrup qui grogne, vitupère contre les jeunes contestataires Andy Warhol ou Roy Lichtenstein, rugit et souffre. Si le metteur en scène Jérémie Lippmann ne s’impose pas toujours comme directeur d’acteur, il joue avec finesse sur le contraste entre les diatribes violentes et les longues plages de silence, ponctuées de moments musicaux singuliers qui occupent une vraie place dans l’économie du spectacle et ce, dans le cadre spectaculaire d’un atelier d’artiste (scénographie de Jacques Gabel) dont la démesure est à la mesure de la taille des toiles peintes par Rothko et de son ego de vieux loup solitaire en quête perpétuelle de reconnaissance.

Rouge de John Logan, traduit par Jean-Marie Besset,, mise en scène Jérémie Lippmann. Scénographie, Jacques Gabel, Costumes Colombe Lauriot Prévost ; lumières, Joël Hourbeigt ; son, Fabrice Naud. Avec Niels Arestrup, Alexis Moncorgé. Au théâtre Montparnasse du mardi au samedi à 21h. résa : 01 43 22 77 74.
© J.Stey

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.