Robinson Crusoé d’Offenbach au Théâtre des Champs-Élysées jusqu’au 14 décembre
Robinson tout cru
Grâce à Laurent Pelly et Marc Minkowski, l’opéra-comique d’Offenbach trouve son rythme et ses couleurs.
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- 10 décembre 2025
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POUR CONNAÎTRE L’ŒUVRE D’OFFENBACH, il ne suffit pas d’entendre et réentendre La Belle Hélène, Orphée aux enfers ou La Périchole. L’auteur de La Vie parisienne a en effet signé un grand nombre de petits ouvrages en un acte, mais aussi des partitions musicalement plus ambitieuses comme les inévitables Contes d’Hoffmann, mais aussi le méconnu Robinson Crusoé, que le Théâtre des Champs-Élysées vient de remettre à l’honneur avec éclat.
Cet ouvrage fut composé pour l’Opéra-Comique, et c’est là qu’il fut créé en 1867, ce qui explique qu’Offenbach s’est vu dans l’obligation, non seulement d’illustrer la forme de l’opéra-comique, alternant dialogues et numéros chantés, mais d’utiliser les forces musicales en présence dans ce théâtre, et notamment l’orchestre, relativement fourni, qui l’a contraint de donner une autre envergure à sa manière habituelle. C’est la raison pour laquelle les très nombreuses pages musicales que contient ce Robinson Crusoé (airs, ensembles, chœurs) sont pourvues d’une orchestration élaborée : la harpe, la clarinette, le cor, mais aussi de nombreuses combinaisons instrumentales inaccoutumées chez Offenbach, enjolivent une partition où l’on trouve également plusieurs pages purement instrumentales évoquant la mer, la nature, les oiseaux, etc.
Voyages et naufrages
Qu’on ne s’attende pas pour autant à une partition bouleversante : on retrouve dans Robinson Crusoé les mélodies suaves, les refrains sautillants et autres flonflons typiques d’Offenbach, qui font d’ailleurs l’efficacité de son système. Et si l’on croit un instant deviner dans le premier air de Robinson (« Voir, c’est avoir ») une envolée inattendue, on retombe vite dans la facilité, avec ici et là des pages mieux trouvées (le dernier air de Vendredi, « Maître avait dit ») et des chœurs qui, paradoxalement, vont chercher dans l’emphase, comme si Offenbach voulait forcer sa nature et montrer à tout prix ce qu’il était capable de faire.
Du livret, dû à Eugène Cormon et Hector Crémieux, on ne sait pas trop s’il fait dans la fantaisie ou la mièvrerie, tant il ressemble à plusieurs reprises à une parodie. Les librettistes n’ont pas cherché à coller au roman de Daniel Defoe, ni à s’inspirer de ses réflexions sur la solitude et la civilisation. Le Robinson dont il est ici question met en scène un jeune homme avide de voyager qui laisse sa promise Edwige et fait malheureusement naufrage. Il échoue sur une île où il fait connaissance de Vendredi, mais Edwige est partie à sa recherche et se retrouve sur la même île. Elle est enlevée par les cannibales, lesquels ont également capturés Suzanne et Toby, respectivement la servante de la famille de Robinson et l’ami de ce dernier, mais tous finiront par revenir sains et saufs en Angleterre, d’où ils sont partis.
Le cuisinier et les mangeurs d’hommes
À partir de cette trame, Laurent Pelly a imaginé un spectacle tonique (qui possède un point commun avec la malheureuse Damnation de Faust représentée il y a quelques semaines dans le même théâtre : une cuisinière à gaz, ici autrement en situation) qui transpose avec bonheur l’exotisme borné de l’ouvrage. Un intérieur bourgeois au premier acte, laisse la place, au deuxième, à un ensemble de tentes qui, au pied des gratte-ciel, évoquent les naufragés d’aujourd’hui que sont les sans domicile fixe. Une boucherie géante servira pour évoquer le monde des cannibales, le tout dans une débauche de trouvailles scéniques et un rythme qui ne s’essouffle jamais. On précise que les dialogues, comme c’est la règle dans les spectacles de Laurent Pelly, ont été adaptés par Agathe Mélinand – qui s’interroge : « Qui sont les sauvages, qui sont les civilisés ? »
L’ensemble de la distribution se meut à merveille dans cet univers coloré : Sahy Ratia, gendre idéal puis clochard hirsute, chante de mieux en mieux au fil des saisons, et trouve le style qui convient, à mi-chemin du lyrisme et de la farce. Julie Fuchs est irrésistible d’aisance dans son rôle de jeune fille sage puis de victime droguée prête à être sacrifiée au dieu Saranha, ses déhanchements scéniques ne nuisant jamais à la précision de ses vocalises. On trouve en la personne de Marc Mauillon (Toby) et Emma Fekete (Suzanne) un couple drôle et léger, contrepoint aux deux personnages précédents, un peu comme le sont Pedrillo et Blondchen dans L’Enlèvement au sérail. Laurent Naouri et Julie Pasturaud sont les parents débonnaires et comiques de Robinson, cependant que Rodolphe Briand joue avec efficacité le rôle de Jim Cocks devenu cuisinier au pays des cannibales. On n’oubliera pas Adèle Charvet, sa belle voix cuivrée, son charme et sa présence bondissante dans le rôle travesti de Vendredi.
Marc Minkowski, qui a déjà dirigé plusieurs ouvrages d’Offenbach avec la complicité de Laurent Pelly, emmène ici le chœur accentus et les Musiciens du Louvre avec soin, fougue et conviction. Il croit en cette partition, visiblement et audiblement, et en tire le meilleur, au point de faire allumer à demi les lumières du théâtre au moment des interludes symphoniques afin de nous persuader qu’Offenbach, dans ce Robinson Crusoé prodigue, est parvenu à se surpasser.
Illustrations : Vendredi (Adèle Charvet) découvre Edwige endormie (Julie Fuchs). Toby (Marc Mauillon) et Suzanne (Emma Fekete) prêts à être sacrifiés dans la cuisine des cannibales.
Offenbach : Robinson Crusoé. Avec Sahy Ratia (Robinson), Julie Fuchs (Edwige), Adèle Charvet (Vendredi), Laurent Naouri (Sir William Crusoé), Marc Mauillon (Toby), Rodolphe Briand (Jim Cocks), Emma Fekete (Suzanne), Julie Pasturaud (Deborah), Matthieu Toulouse (Atkins). Laurent Pelly (mise en scène, costumes), Agathe Mélinand (adaptation des dialogues, dramaturgie), Chantal Thomas (scénographie), Michel Le Borgne (lumières). Chœur accentus (dir. Louis Gal) ; Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski. Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 8 décembre 2025. Représentations suivantes : 10, 12, 14 décembre.



