La Côte-Saint-André, Festival Berlioz 2025 (2)

Outre les mélodies

Chaque année, le Festival Berlioz nous offre quelques escapades dans des climats musicaux divers.

Outre les mélodies

SI LA QUASI-INTÉGRALE DES MÉLODIES de Berlioz, donnée sous la forme de quatre concerts successifs, constituaient l’apport le plus captivant de l’édition 2025 du Festival Berlioz, on ne saurait négliger un certain nombre d’autres rendez-vous qui, à défaut d’opéras (car les temps ne sont pas à l’euphorie financière pour un grand nombre de manifestations artistiques), n’ont pas manqué d’attirer notre attention.

On peut préférer la version originale du Quatuor « La jeune fille et la mort » de Schubert à l’orchestration qu’en a signée Mahler (et qu’ont achevée David Matthews et Donald Mitchell) que dirigeait Claire Gibault à la tête du Paris Mozart Orchestra, mais on ne peut que s’enthousiasmer devant la manière dont l’Orchestre français des jeunes, ici dirigé par Kristiina Poska, s’empare des partitions qui lui sont proposées, avec la virtuosité technique, bien sûr, mais aussi l’enthousiasme dont on espère qu’il ne quittera jamais ces jeunes instrumentistes. À une Ouverture du Carnaval romain peut-être insuffisamment répétée, répondait Shéhérazade de Rimski-Korsakov avec un magnifique élan et un luxe de sonorités réellement captivant. Le Concerto pour piano n° 2 n’apporte rien à la gloire de Chostakovitch, mais Alexandre Tharaud et les musiciens de l’OFJ se jouent de toutes ses difficultés. (Au fait, pourquoi aucun pianiste, dans le cadre d’un festival consacré à Berlioz, ne joue, ne fût-ce qu’en bis, les brèves Danses fantastiques de Chostakovitch ?)

Le lendemain, Roger Muraro ne nous surprend pas dans le Concerto pour piano n° 1 de Liszt (créé en 1855 à Weimar par Liszt en personne et Berlioz au pupitre, rappelons-le), mais Nikolaj Szeps-Znaider, à la tête de l’Orchestre national de Lyon, a la bonne idée de diriger l’Ouverture des Francs-Juges, bien moins souvent à l’affiche que celles du Corsaire, de Benvenuto Cellini ou du Carnaval romain. Une interprétation soignée, à laquelle manquait cependant ce parfum gothique (« chevaleresque-terrible », écrit Berlioz) qui fait tout le sel de cette page violente. L’étrange passage au cours duquel dialoguent timbales et grosse caisse, en particulier, méritait plus de noirceur. En seconde partie, Don Juan et Mort et transfiguration, deux poèmes symphoniques de Richard Strauss, donnent bien sûr à l’orchestre l’occasion de briller de tous ses feux… mais aussi au vidéaste Benoît Bénichou d’encombrer notre écoute par la projection d’images, parfois même animées (un paysage lacustre où vient s’incruster un personnage venu de Kaspar David Friedrich vers lequel se dirige un bateau l’invitant à un voyage après la mort, etc.), comme s’il fallait à tout prix que la musique décrive ou signifie quelque chose. De telles images nous imposent un imaginaire tout à fait arbitraire et transformeraient presque la musique de Strauss (ou celle de Rimski-Korsakov, qui a eu droit lui aussi, la veille, à ses miniatures persanes et au petit bateau de Sindbad le marin) à de la musique de film !

Histoires de messe et de morts

À l’occasion du Requiem de Berlioz, le 29 août, devant une projection unique (la cour des Invalides ?), était réuni, ce qui est évidemment bien plus important, un grand nombre d’exécutants qui nous fait oublier la prestation très frustrante de Valéry Gergiev dans le même lieu en 2021, et qui s’approche des volontés de Berlioz : on ne compte que quatre bassons et six contrebasses, mais les huit paires de timbales sont bien là, et les quatre orchestres de cuivre dans les coulisses. Mais Mathieu Herzog, qui dirige son orchestre Appassionato, n’a pas eu le temps, visiblement, d’éprouver le lieu et son acoustique, et de disposer ses forces musicales de la manière la plus efficace : les fanfares se perdent dans des sonorités sourdes et confuses (surtout dans le « Tuba mirum »), et n’interviennent pas toujours avec une précision irréprochable. François-Xavier Roth, en 2018, avait su domestiquer la cour du château Louis XI d’une tout autre manière. Plus brutal que nerveux, privé de certaines nuances de dynamique, le Requiem selon Mathieu Herzog n’est pas sans qualités mais nous aurait davantage convaincus si le chef avait réservé son grand chœur (réunissant le Chœur Spirito, le Jeune chœur symphonique de Lyon, le Jeune chœur d’Auvergne, la Maîtrise de la cathédrale de Lyon et des chanteurs amateurs de la région Auvergne-Rhône-Alpes) à certains moments dramatiques, réduisant l’effectif pour des mouvements plus recueillis tels que le « Quaerens me » ; s’il avait exigé un peu plus de mystère de ses flûtes dans l’« Hostias » ; et si le ténor Kevin Amiel, dans le « Sanctus », avait fait preuve d’un peu plus de legato.

On ajoutera encore, parmi les manifestations auxquelles nous avons assisté, un récital du pianiste Fabrizio Chiovetta, plus convaincant dans les Bagatelles op. 126 de Beethoven que dans la Liebestod selon Liszt, mais capable de poésie dans l’Andante sostenuto de la Sonate n° 21 D 960 de Schubert. Et une séance de musique et de déclamation réunissant la lumineuse pianiste Aline Pibloule et le comédien Jean-Vincent Brisa, ce dernier récitant (sans micro, ce qui par les temps qui courent ne va pas de soi) des poèmes de Théophile Gautier, dont ceux choisis par Berlioz pour ses Nuits d’été, cependant que la pianiste alterne avec lui en interprétant des pages de compositeurs français : Debussy, Fauré, Bizet, Delibes, mais aussi les plus rares Jean Cras et Guy Ropartz.

Illustration : Richard Strauss dans son paysage ; Aline Piboule (photos Bruno Moussier)

Comme chaque année, le musée Berlioz de La Côte-Saint-André, installé dans la maison natale du compositeur, propose une exposition qui se tient jusqu’au 31 décembre. Sous le titre « Vinyles, Vinyles », environ trois cents pochettes d’enregistrements de la Symphonie fantastique évoquent la manière dont le 33 tours a popularisé l’œuvre de Berlioz. Une réflexion qui touche à l’esthétique, au marketing, voire à la criminologie !

Festival Berlioz, La Côte-Saint-André, 26, 27, 28, 29 août 2025.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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