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Critiques / Théâtre

May de Hanif Kureishi

par Corinne Denailles

La femme au bois dormant

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Hanif Kureishi, écrivain anglo-pakistanais, est, entre autres, l’auteur des scénarios des films My beautiful laundrette de Stephen Frears et Intimité de Patrice Chéreau. May, qui a d’abord été un film de Roger Michell (The mother, 2004), évoque, de manière subtile et complexe, avec une économie de moyens inversement proportionnelle à la densité du propos, les difficultés pour conjuguer les statuts de femme et de mère, les non-dits familiaux qui en résultent et la solitude de chacun.
May (Geneviève Mnich) est une femme ordinaire, soumise et effacée, une mère résignée qui brusquement se retrouve veuve. Le bouleversement et le désordre intérieur qui en découlent ne semblent pas affecter son impassibilité, son apparente indifférence au monde. Ses enfants, chez qui elle demeure à la suite du décès brutal de son mari (Jean Haas), la prennent pour une vieille femme encombrante qui perd gentiment la tête. Ni le fils (Antoine Basler), qui court à la faillite pour satisfaire les désirs de sa femme (Maya Borker), ni la fille paumée (Lisa Shuster) qui court après son identité, ne s’intéressent à leur mère, ils n’ont qu’une idée, s’en débarrasser au plus vite. Et voilà que la vieille femme, pour un baiser donné d’aventure et par effraction à l’amant de sa fille (Patrick Catalifo), va insensiblement reprendre possession d’elle-même et renouer avec la femme qu’elle avait perdue de vue depuis si longtemps. Se jouant avec innocence de la morale, elle rêve de voyages en amoureux au bout du monde, toujours avec ce même air ingénu et doux, presque enfantin parfois, et ce faisant, se reconstruit en secret, à l’insu de tous.

Cinéma, cinéma

Dans le cadre de sa saison consacrée au thème de la mère, Didier Bezace, après La maman Bohême et Médée de Dario Fo, propose ce scénario qu’il a adapté pour le théâtre avec une pénétration d’esprit faite d’audace, de rigueur et de délicatesse. La mise en scène abandonne littéralement les personnages à leur solitude tout en les accompagnant du cœur. Les acteurs, tous excellents, sont dirigés avec doigté. D’un tableau à l’autre, les espaces se modulent au rythme des déplacements des cloisons mobiles, ballet orchestré dans la pénombre du plateau sur une musique jazzy mélancolique.

Les scènes se succèdent avec lenteur et cette contrainte hardie impose au spectateur, de manière imperceptible, de se laisser pénétrer par ce qu’il vient de voir, de laisser infuser ses impressions. Le metteur en scène sollicite l’intuition sensible de chacun jusqu’à développer une empathie avec les personnages au-delà de tout jugement. Car, comme Tchékhov, ou plus proche de nous, l’Australien Daniel Keene, Kureishi décrit des hommes et des femmes à la dérive d’eux-mêmes sans jamais les condamner, quelles que soient leurs actions. Et pour mieux marquer leur solitude, leurs frustrations ou leurs fuites en avant, leur incapacité à communiquer, leur lâcheté ordinaire, les angles de vue sont toujours biaisés, mettant les scènes à distance, cadrant ou dissimulant délibérément une partie du décor, comme le ferait une caméra. Une mise en scène travaillée au petit point qui joue de découpages très cinématographiques pour un spectacle tout en nuances.


May de Hanif Kureishi, mise en scène Didier Bezace, avec Antoine Basler, Maya Borker, Patrick Catalifo, Jean Haas, Geneviève Mnich, Lisa Schuster, et dans les roles des enfants, en alternance, Laura Rosero-Melo et Antonin Pinguet, Valentine Cornier-Vinci et Valentin Bonetti, Océanne Bondeaux et Thomas Guillotte, Axelle Perrault de Jotemps et Obeid Mousa. Au théâtre de la commune à Aubervilliers jusqu’au 3 juin. Du mardi au samedi à 21h, sauf le jeudi 17 mai à 16h30, le dimanche à 16h30. Tél. 01 48 33 16 16.

Crédit photo : Pierre Grosbois

www.theatredelacommune.com

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