Paris, théâtre de la colline jusqu’au 11 juin 2011

Mademoiselle Julie et Créanciers d’August Strindberg

Deux crimes parfaits

Mademoiselle Julie et Créanciers d'August Strindberg

On comprend la logique du rapprochement qui a conduit Christian Schiaretti à mettre en scène en diptyque, Mademoiselle Julie et Créanciers d’August Strindberg, outre sa volonté d’explorer le répertoire d’un auteur (il avait monté Père en 2006 avec, notamment, Nada Strancar et Johan Leysen). Ces deux pièces font la démonstration minutieuse de deux crimes parfaits ourdis sur des schémas et avec des mobiles différents.

Mademoiselle Julie, jeune comtesse en perte de repères dirait-on aujourd’hui, s’étourdit à jouer avec le feu en l’absence de son père, tandis qu’au loin résonnent les échos de la fête populaire de la saint Jean. Séduire le valet de son père, c’est exercer son pouvoir de classe, mais aussi de femme, c’est transgressé un interdit, c’est rechercher le frisson mortel qui, un instant, la fera sentir vivante. Après avoir offert peu de résistances, il se laisse prendre au piège, rêvant de refaire sa vie avec ce mirage féminin mais il saura manœuvrer pour pousser la pauvre fille au suicide et effacer la faute. Vladimir Yordanoff n’a pas l’âge du rôle ce qui incite à penser que la séduction est plus un instrument que l’expression d’un véritable penchant. Yordanoff est tout à fait convaincant dans ce personnage de valet dont la brutalité est bien plus mentale que physique, qui balaie tout scrupule pour se sauver sous le regard accusateur de sa compagne Kristine. Clara Simpson est parfaite en épouse engoncée dans ses habits de domestique, blessée par le spectacle des errements de son mari avec cette dépravée de comtesse. Clémentine Verdier exprime avec ardeur l’ambiguïté de sa nature, très masculine de par son éducation et pourtant follement féminine et franchement allumeuse.

La mise en scène prend en compte le naturalisme revendiqué par Strindberg ; la pièce, qui se déroule dans la cuisine, c’est-à-dire chez les domestiques, commence par une longue scène silencieuse où Kristine prépare les rognons de veau préférés de son époux. Mais dès que Julie entre, on sort du cadre naturaliste pour entrer dans un univers halluciné, peuplé d’apparitions, tel le carnaval de la saint Jean qui gronde comme une menace de révolte populaire.

Le dispositif scénique (élégante scénographie stylisée de Renaud de Fontanieu aux lignes pures et aux belles couleurs franches) est identique dans les deux mises en scène, seul les changements de mobilier indiquent les changements de lieux. La scène apparaît comme une boite dont le panneau avant déployé est retenu par des fils rouges tendus jusqu’aux cintres. Sur la droite une longue allée qui se prolonge dans le lointain, par où entrent et sortent les personnages dans un encadrement de lumière. Au centre, un espace escamoté révèle les témoins cachés des deux drames qui se jouent en pleine lumière : un personnage masqué frappe sur un tambour qui gronde comme une sourde menace ; dans Créanciers, le mari succombe en découvrant la vérité sur sa femme et celui qu’il prenait pour son ami.

Clara Simpson et Christophe Maltot dans Créanciers

Christophe Maltot interprète ce mari nerveux à l’esprit détraqué, pathétique peintre raté. Silhouette fragile au visage émacié, il incarne bien l’artiste nerveusement déséquilibré qui pourrait être un double de Strindberg. Depuis quelques temps il reçoit la visite d’un homme qui prétend s’intéresser à lui. Clara Simpson est Tekla, l’épouse d’Adolf. Ecrivain sans talent, elle est adoré par son mari qu’elle considère plus comme un substitut à l’enfant qu’ils ont perdu que comme son époux et qu’elle appelle « petit frère ». Tekla, dans la magnifique robe rouge sang (les costumes de Thibaut Welchlin sont superbes, élégants, racés) se laisse prendre au piège de son ancien mari et comprend trop tard le piège. Yordanoff ici déploie toutes les nuances d’un talent que l’on savait grand et qui s’avère en pleine maturité. La moindre variation de sentiment et d’intention est perceptible derrière une impassibilité glaçante. Il joue avec les nerfs de chacun, monte et abaisse le curseur de la tension générale avec la satisfaction de l’homme sûr de son pouvoir. Machiavélique, il conduit ainsi le peintre à la mort à force de harcèlement moral, et garde les mains propres. Sous la main de Schiaretti, Créanciers apparaît dans toute la force de la construction psychologique digne des films noirs d’Hitchcock. Le crime ici est parfait. Comme dans Mademoiselle Julie d’ailleurs, où le suicide de la jeune fille est un crime déguisé, manigancé par la puissance de manipulation de Jean. Schiaretti met à vif la complexité des rapports de pouvoir entre les personnages, rapports de classe et de sexe dans une mise en scène aux contours effilés comme le fil de la lame avec laquelle Julie se tranche la gorge.

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, traduction Terje Sinding ; mises en scène Christian Schiaretti ; scénographie Renaud de Fontainieu ; costumes Thibaut Welchlin ; lumières Julia Grand ; son Laurent Dureux. Avec Clara Simpson, Clémentine Verdier, Wladimir Yordanoff . Au Théâtre national de la colline jusqu’au 11 juin 2011, du mardi au samedi à 20h30 ; Durée : 1h40
Créanciers d’August Strindberg, traductionTerje Sinding ; mises en scène Christian Schiaretti ; scénographie Renaud de Fontainieu, ; costumes Thibaut Welchlin ; lumières Julia Grand ; son Laurent Dureux. Avec Christophe Maltot, Clara Simpson, Wladimir Yordanoff. Au Théâtre national de la colline jusqu’au 11 juin 2011,, du mardi au samedi à 20h30. Durée 1h40, http://www.colline.fr/index.php

L’intégrale à 17h30 samedi et dimanche .
Production Théâtre National Populaire – Villeurbanne, coréalisation Théâtre national de la Colline, avec la participation artistique de l’ENSATT.

© Elisabeth Carecchio

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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