Accueil > Les Trois Soeurs d’Anton Tchekhov

Critiques / Théâtre

Les Trois Soeurs d’Anton Tchekhov

par Corinne Denailles

Une mise en scène académique

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Ces Trois sœurs font écho à la mise en scène de La Cerisaie, la dernière d’Alain Françon en tant que directeur du théâtre de la Colline, la dernière aussi, malheureusement, de Jean-Paul Roussillon qui nous a quittés quelques mois plus tard et pour qui Françon avait monté la pièce. L’ombre paterne du comédien plane sur Tchekhov ; il avait lui-même mis en scène, à la Comédie-Française, les Trois sœurs en 1979 où il interprétait le rôle Tchéboutykine, le médecin aujourd’hui joliment interprété par Bruno Raffaelli, qui partage avec Roussillon la même fausse rugosité bougonne. Tchéboutykine qui noie ses désillusions dans l’alcool et se demande à la fin de la pièce si l’existence n’est pas une illusion.

Illusions perdues

Dans ce monde périmé de la Russie de l’orée du XXe siècle, les personnages rêvent de progrès, d’un avenir meilleur, mais n’imaginent pas cette nouvelle société possible avant 200 ans. Impuissants à être acteurs de leur propre vie, il ne leur vient pas à l’idée qu’ils pourraient se mettre en marche pour construire les lendemains qui chantent qu’ils appellent de leurs vœux. Pourtant au début de la pièce, les trois sœurs croient vraiment qu’elles vont enfin retourner à Moscou où elles sont nées, s’arracher à cette ville de province où les a jetées la carrière militaire de leur père, mort il y a tout juste un an, et recommencer à vivre enfin. « A Moscou, à Moscou », lancent-elles en chœur, mais ce joyeux cri de guerre laissera place au renoncement : « il faut bien vivre ». Tout leur a échappé et pourtant elles se sont montrées courageuses face à l’adversité.

Olga, Macha, Irina et Natalia ont trouvé des interprètes d’une rare profondeur


Le trio des trois sœurs réunies par Françon est magnifique d’unité et de contrastes. Florence Vialla est l’aînée, la raisonnable, Olga, l’institutrice célibataire, douce, raffinée et sensible ; Elsa Lepoivre est éblouissante et bouleversante dans le rôle de Macha, mariée à un professeur de lycée qu’elle avait cru génial et qui n’est qu’un brave homme un peu pédant (Gilles David). Elle tombe amoureuse de Verchinine (Michel Vuillermoz), le général philosophe qui cherche un sens à la vie ; la sienne est rythmée par les tentatives de suicide de sa femme dépressive. Tout son être vibre et palpite comme s’il s’éveillait à la vie, réclame avec urgence et avidité de rattraper le temps perdu. Et puis il y a Irina, la cadette, interprétée par Georgia Scalliet, une nouvelle venue à la Comédie-Française qui donne au rôle une intensité grave et juvénile. La pièce s’ouvre sur sa fête ; tout de blanc vêtue, elle rêve à sa vie nouvelle à Moscou où tous iront s’installer six mois plus tard grâce à son frère Andrei (Guillaume Gallienne) qui obtiendra une chaire de professeur. Sûre des promesses de l’avenir, elle n’écoute pas les déclarations d’amour du baron qui l’adore et qu’elle n’aime pas. Ce 5 mai, la lumière entre à flots dans la véranda où la table fleurie est mise pour fêter la jeune fille. Mais la mélancolie est dans le cœur des sœurs aînées qui regrettent l’époque révolue où la maison bruissait des conversations des nombreux invités. Ce 5 mai marque le début d’un lent déclin avec l’entrée dans la famille de Natacha, la future femme d’Andrei, interprétée avec tempérament par Coraly Zahonero qui rend ce personnage autoritaire et sec exaspérant à souhait et en même temps pathétique. Andrei, tout frémissant d’amour et de timidité se laissera aller, perdra toute ambition ainsi que son argent au jeu ce qui le conduira à hypothéquer la maison. Ainsi, tout part en fumée, comme en témoigne l’incendie qui ravage la ville et dont la funeste rumeur lointaine, que l’on entend depuis la petite chambre que partagent Macha et Irina, glace comme un signe tragique. Au dernier acte, on est dans le jardin de la maison désertée par tous les invités, à l’orée de la forêt où disparaissent Verchinine, reparti vers son destin et le baron, qui va se faire tuer en duel pour une broutille, scellant le destin de Macha et d’Irina. Tandis que le vieux médecin chantonne pour lui-même, les trois sœurs, soudées dans le malheur se résignent à leur sort car « il faut bien vivre ».

Fidélité à Stanislavski

Il faut savoir que Tchekhov croyait tellement avoir écrit une comédie qu’il se fâcha contre le metteur en scène Stanislavski qui voulait le convaincre que c’était un drame. S’il est vrai qu’on sourit souvent, le ton est bien celui de la mélancolie tant ses personnages souffrent d’une incroyable difficulté d’être. Comme il l’avait fait pour La Cerisaie, Alain Françon a choisi de conformer sa mise en scène aux directives de Stanislavski, ami de l’auteur, dans une très classique scénographie de Jacques Gabel et une traduction nerveuse et colorée d’André Markowicz et Françoise Morvan. Mais il manque quelque chose de l’empathie de l’auteur pour ses personnages dans cette mise en scène admirable à bien des égards mais trop explicative et trop académique à force de fidélité.

Les Trois Sœurs d’Anton Tchékhov, mise en scène Alain Françon. Traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan. Avec Gilles David, Adrien Gamba-Gontard, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Michel Robin, Eric Ruf, Bruno Raffaelli, Georgia Scalliet, Hélène Surgère, Laurent Stocker, Florence Viala, Michel Vuillermoz, Stéphane Varupenne, Coraly Zahonero. A la Comédie-Française, en alternance jusqu’au 16 juillet 2010. Du mardi au dimanche à 20h30, samedi et dimanche à 14h. Tel : 08 25 10 16 80.
www.comedie-francaise.com

© François Raynaud De Lage

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.