Les Enfants de Lucy Kirkood

Comment vont les enfants ?

Les Enfants de Lucy Kirkood

Deux mises en scène simultanées de pièces de la Britannique Lucy Kirkwood, dramaturge inconnue jusque-là en France, sont à l’affiche à Paris, Le Firmament, mis en scène par Chloé Dabert, et Les Enfants proposé par Eric Vigner. Ecrivaine féministe et engagée politiquement, elle se situe dans la lignée d’auteur tel que Martin Crimp. En 2018 sa pièce Les Enfants est couronnée par la Writers’ Guild Awards et elle est élue membre de la Royal Society of Literature.
En ouverture de la mise en scène d’Eric Vigner, qui manque encore un peu d’assise, des bribes de la chanson California dreaming brisées net. Dans un espace indéfinissable, constitué d’anciens décors, l’arrivée impromptue d’une femme surprend la maîtresse des lieux. Un dialogue étrange s’engage qui commence sur le ton d’une conversation banale avec cette question anodine : « Comment vont les enfants ? »
Il faudra patienter longtemps pour comprendre la situation et ses enjeux. Lucy Kirkwood maîtrise avec audace la construction de son texte, jouant avec la curiosité du spectateur sans craindre de le perdre au profit d’une distanciation qui protège de la violence du sujet tout en instaurant un climat étrange. On apprend que la visiteuse avait perdu contact avec le couple de retraités qui vit là, au bord de la mer, depuis plusieurs années. On croit à une visite amicale, à moins que Rose ne soit venue retrouver un ancien amant. Au fil d’une conversation banale, et pourtant pesante, on apprend qu’ils sont tous trois d’anciens ingénieurs nucléaires qui ont travaillé dans la même centrale, laquelle a connu un accident catastrophique à la suite d’un tsunami.
L’objet de la visite de Rose est si grave qu’elle peine à l’exprimer. D’une présence intense, Dominique Valadié traduit le malaise de son personnage avec une économie de moyens admirable. Immobile, dans la pénombre, elle parle d’une voix douce et unie, et le contraste entre la douceur du ton – c’est à peine si l’on perçoit la tension qui habite son personnage –, et la violence du propos fait l’effet d’une déflagration.. Rose explique que, consciente de la responsabilité qui incombe à sa génération quant à l’état de la planète et du risque nucléaire, elle a décidé de solliciter les ingénieurs à la retraite pour qu’ils remplacent les jeunes en activité dans la centrale. Une manière de réparation des dommages infligés à nos enfants en se sacrifiant pour sauver des vies.
Le drame de la centrale a traumatisé tout le monde. Robin, défait, se noie dans l’alcool pour anesthésier la douleur. Frédéric Pierrot n’est jamais aussi juste et touchant que lorsqu’il joue avec retenue. Sa femme, Hazel, interprétée par Cécile Brune, se bat sans cesse contre les résurgences de sa mémoire. Les enfants, absents du plateau, sont au coeur de la pièce.
Les quelques réparties caustiques, si elles détendent fugitivement l’atmosphère, ne font pas pour autant de cette pièce une comédie, tout au plus une tragi-comédie sur les décombres d’un monde dont on a causé la perte. Sinon, comment vont les enfants ?

Les Enfants de Lucy Kirkwood. Traduction Louise Bartlett. Mise en scène et scénographie, Eric Vigner. Avec Cécile Brune, Frédéric Pierrot, Dominique Valadié. Lumières, Kelig Le Bars. Son, John Kaced. Costumes, Fanny Brouste. A Paris, au théâtre de l’Atelier à 21h.
www.theatre-atelier.com

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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