Le silence de Claire Lagrange de Céline Delbecq

Camisole chimique et santé mentale

Le silence de Claire Lagrange de Céline Delbecq

Un sujet important : la médicalisation de la maladie mentale. D’abord un projet dramatique de Céline Delbecq interpelant sur un tabou tacite. Une mise en scène déroutante. Un théâtre d’objets symbolique. Une performance de comédienne virtuose. En complément, un roman choral d’Eva Kazian où des proches de jeunes internés s’interrogent en soliloques tandis que l’administration hospitalière répond par des dossiers ou des diagnostics formalistes déshumanisés.

Un théâtre d’objets

Pour aborder un thème bouleversant puisque vécu par de nombreuses familles, Céline Delbecq s’est mis au défi de prendre des distances avec une émotion qui aurait rendu moins forte la réalité évoquée de la médicalisation de maladies mentales. Les protagonistes ne seront pas des personnes physiques mais des figurines de plastique familières à des millions d’enfants et symboliquement incapables du moindre geste sauf si on les manipule. Le décor sera plus ou moins réaliste mais traité comme une maquette dont l’image filmée agrandit les dimensions.

L’autrice se propose aussi de jouer tous les rôles, abolissant toute velléité d’identification de la part du public, d’autant qu’entre les répliques des personnages, elle ne craint pas de dire non seulement les dialogues mais aussi les didascalies, voire toutes autres indications techniques. Davantage même, niant un contact élémentaire avec la salle, elle commence la représentation dos aux spectateurs, gommant l’échange des regards, des mimiques et autres signes issus du corps.

Ce choix, d’une impeccable logique conceptuelle, l’amène à s’engager dans une véritable performance d’actrice à travers rythme et débit textuel au point que, parfois, des paroles semblent se dissoudre dans l’espace, exigeant du public une concentration accrue.

Deux patients hospitalisés dialoguent, tentent de comprendre leur situation. Ils commentent ce qu’ils observent d’une autre internée, Claire Lagrange, qui parlera très peu. Son jeune fils s’interrogera, perturbé par le comportement maternel. Sa mère désemparée, inapte sans doute à comprendre vraiment, raconte et raconte. Une autre dame interne de la clinique fait des apparitions récurrentes préoccupées par des problèmes matériels de gestion.

La pièce de Céline Delbecq est riche. Elle brasse le réel et le fantasmé, la douleur et l’espoir d’en sortir. Elle est témoignage non pas explicatif mais sensible, exemplatif, humain sans apitoiement facile, sans revendication mais exposant de quoi se rendre compte. Juger sur pièce. Ce qu’elle apporte grâce au truchement du théâtre, un roman, à travers une approche littéraire tout autre, offre un éclairage diversifié

Un roman choral

Avec la prose du roman, « L’engravement  » d’Eva Kavian s’attache à suivre le destin de jeunes après qu’ils sont placés en asile psychiatrique. Mira, Jonas, Manon, Loreen, Claudy, Séléna, Mattéo, Emma, Lucie, Olivier souffrent d’une pathologie mentale. Les soliloques (choix d’une pratique dont l’écriture se rapproche de celle du théâtre) de parents ou de proches qui vont leur rendre visite décrivent chaque situation avec des perceptions nuancées, parfois contradictoires, toujours nourries d’humanité.

Le rapport avec l’administration fait état des évolutions en un style strictement objectif. Cette différence permet de jauger ce qui rend la pratique médicale peu compatible avec le désarroi des adultes et les souffrances mentales des patients. L’abîme qui sépare l’institutionnel du vécu ouvre vers un questionnement à propos d’une médecine aux prises avec les réalités économiques de notre système et son impuissance à mettre en œuvre d’autres types de soins. Une lecture émouvante qui débouche sur une réflexion profonde.

(Cet article a été rédigé sans recourir à l’IA)

Durée : 1h35
Dès 15 ans

09-10.10.2025 Manège Mons (Be)

En tournée :
06-07-02 -2026 La Vènerie (Rencontres Images Mentales) Bruxelles (Be)
01>15-04-2026 Le Vilar (Salle Blocry) Louvain La Neuve (Be)
28>30 /04-2026 La Manufacture Nancy
20 -21- 05-2026 Théâtre des Ilets Montluçon
28.05-2026 Maison Poème Bruxelles (Be)

Lire : Céline Delbecq, Le silence de Claire Lagrange, Carnières, Lansman, 2025, 78 p
Eva Kavian, L’engravement, Lille, La Contre-Allée, 2022, 176 p
.
Écriture, mise en scène : Céline Delbecq ; Jeu : Isabelle Darras, Céline Delbecq ; scénographie : Ronald Beurms ; création sonore : Pierre Kissling ; création technique ; régie générale : Aurélie Perret ; création vidéo, © photo : Alice Piemme : création lumière : Jérôme Dejean ; costumes : Elise Abraham ; collaboration à la mise en scène : Jessica Gazon ; assistanat à la mise en scène : Amber Kemp ; conseil voix : Emilie Maquest ; conseils dramaturgiques : Christian Giriat, Rita Freda ; régie en tournée (en alt.) : Aurélie Perret, Aude Dierkens, Sébastien Destrée, Mathieu Libion, Zacharie Viseur ; production : Cie de la Bête Noire.

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre »...

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