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Critiques / Théâtre

Laïka d’Ascanio Celestini

par Corinne Denailles

Bel héritage de Dario Fo

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On ne sait pas très bien qui est ce type à l’allure de SDF christique qui nous parle les yeux dans les yeux avec le regard enfiévré d’un personnage de Dostoïevski, qui livre son récit comme on se délivre d’une grande douleur. David Murgia est incandescent dans ce rôle de narrateur qui est aussi le double du conteur italien Ascanio Celestini, auteur de ce texte magnifique, une sorte de pendant à son Discours à la nation, interprété aussi par David Murgia. Dans l’un il était question des puissants, dans celui-ci il s’agit des petits, des obscurs et sans grade à l’image de la chienne Laïka que les Russes envoyèrent dans l’espace en 1957 ; ils avaient choisi un chien des rues car c’est beaucoup plus résistant qu’un chien de salon. N’empêche que Laïka a été l’être vivant le plus près de Dieu, s’amuse Celestini.

Ascanio Celestini pourrait bien être le fils spirituel du grand Dario Fo avec ce théâtre-récit politique dédié à la lutte des classes, à la dénonciation du capitalisme (Discours à la nation) à la défense du prolétariat (Laïka). Un théâtre qui n’a rien de didactique mais qui s’engage sur la voie de l’humain et de l’humour sans aucune mièvrerie et qui revendiquerait même une certaine naïveté féconde.
Il y est question de la grève des manutentionnaires dans un entrepôt de supermarché et de quelques figures de quartier, ces messieurs du bar à qui s’adresse le narrateur, un SDF, une prostituée, une vieille à la tête embrouillée et une autre frappée de la maladie d’Alzheimer. Des portraits qui rendent leur dignité, leur épaisseur d’humanité et leur poésie à ces êtres bafoués par la société et qui n’ont pas toujours été SDF, prostituée, vieux ou malades. L’auteur invite chacun à traverser le miroir pour retrouver la part d’humanité en chacun de nous. Et puis il y a Pierre l’accordéoniste, le colocataire muet du narrateur, interprété par et à qui Yolande Moreau prête sa voix comme une voix intérieure. Il est aussi beaucoup question de Dieu et de son incurie et de sa méchanceté. Dieu qui a cloué le scientifique Stehen Hawkings pour avoir osé prétendre à son inexistence et lui préférer le big bang ; Dieu qui a flanqué un cancer à Steve Jobs pour avoir volé au secours du scientifique en lui fabriquant l’ordinateur qui allait lui permettre de communiquer. Dieu qui n’est pas fichu de faire ses miracles lui-même sans recourir aux saints. Dieu qui n’a même pas l’idée d’instaurer un jour dans l’année pour s’occuper vraiment de la pauvreté, alors que la prostituée elle, met l’idée en pratique !

Parce qu’il y a urgence, le texte est nerveux, torrentiel, impétueux, grave et drôle rythmé par l’évocation récurrente des cent mille noirs noyés dans la mer, par le récit incroyablement imagé du travail harassant et abrutissant des manutentionnaires, travailleurs au noir exploités sans vergogne, par l’image forte des grévistes qui d’une main repoussent les jaunes, briseurs de grève et de l’autre soutiennent la voûte céleste qui s’affaisse dangereusement. Le récit s’achève sur l’écrasement de la grève par la police à l’aube, relaté dans son petit cahier par la vieille qui tente de sauver sa mémoire en écrivant tout. La police s’en est prise au SDF sans que personne ne bouge sauf les plus déshérités des déshérités qui viennent le sauver, la prostituée et les deux vieilles de l’immeuble.
Celestini a trouvé son interprète avec David Murgia qui conduit le récit à la fois comme narrateur et comme personnage, statut complexe dont il tire toutes les ressources de jeu et toutes les nuances, nous emporte dans sa ferveur et nous fait rire tout ensemble.

Laïka d’Ascanio Celestini, traduction Patrick Bebi. Avec David Murgia et Maurice Blanchy à l’accordéon. Au théâtre du Rond-point jusqu’au 10 novembre à 21h. Durée : 1h15. Tel : 01 44 95 98 00 .
Photo Dominique Houcmant/Goldo

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