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Critiques / Festival

La dernière bande de Samuel Beckett

par Corinne Denailles

Monodrame

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Etrange texte que cette Dernière Bande de Beckett dans lequel un écrivain raté et ivrogne est amarré à son magnétophone, comme à un ultime point d’attache. Depuis quarante ans, à chacun de ses anniversaires, Krapp a enregistré sa voix sur une bande magnétique à laquelle il se confie comme à un journal intime. Mais depuis quelque temps, il écoute en boucle la bobine 5 sur laquelle est inscrit définitivement le moment fatal où il a fait basculer sa vie de manière incompréhensible en renonçant à la femme qu’il aimait pour se consacrer à l’écriture. Depuis, il pleure les beaux jours de son passé enfui et de cet amour perdu, réanimant sans cesse le souvenir idyllique de la barque caressée par les roseaux qui glissait sur l’eau alors qu’il s’était coulé sur le corps de la femme aimée et que, là, dans l’immobilité d’une minute de bonheur suspendu, il avait détruit l’hypothèse d’une vie heureuse. Dans une sorte de romantisme juvénile naïf auquel on n’est pas habitué dans l’univers de Beckett, Krapp soliloque, prisonnier entre les murs d’une solitude qu’il a construite. Signe de l’habileté stylistique de l’écrivain, le monologue se transforme en dialogue théâtral par le truchement du magnétophone, mais cette conversation avec lui-même le renvoie à une solitude plus grande encore. Ce texte bref, souvent réputé injouable, est interprété par Jacques Boudet, dont on connaît la belle carrière menée conjointement au théâtre et au cinéma. On l’a vu dans de nombreux films de Guédiguian, mais aussi de Bertrand Tavernier d’Etienne Chatiliez ou de Claude Lelouch ; au théâtre, il a beaucoup travaillé avec Jacques Seiler et on l’a vu récemment sous la direction de Jean-Baptiste Sastre et Michel Fagadau. Collé à son magnétophone, il ronchonne, s’énerve contre l’arrogance de celui qu’il était autrefois et qu’il trouve ridicule, et ses bougonnements se confondent avec le son inimitable des crissements et crachotements de la bande magnétique qui semble figurer le passage du temps. Krapp est aussi un clown, pris au piège d’une vie à laquelle il ne comprend rien. Il mange compulsivement des bananes, qui lui sont interdites par son médecin et qu’il se cache à lui-même dans un tiroir fermé à clé. Et quand il glisse sur les peaux du fruit qu’il s’est lui-même jetées sous les pieds, on ne peut pas ne penser à une métaphore dérisoire de son existence. S’appuyant sur des références au cinéma des années 40 (pourquoi pas ?), le très jeune Christophe Gand s’est courageusement attaqué à la mise en scène de ce texte initialement écrit pour la radio et qui semble résister à toute mise en espace. Jacques Boudet, qui n’est pas coutumier de ce genre d’emploi, donne à ce personnage perdu dans sa propre vie une touchante dimension de clown triste.

La Dernière Bande de Samuel Beckett mise en scène Christophe Gand avec Jacques Boudet à Avignon au théâtre du Palais-Royal (ex Rouge-gorge). Du 8 au 31 juillet. 19h45. Durée : 50 minutes.

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