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Critiques / Théâtre

La Nuit des rois de William Shakespeare

par Corinne Denailles

Une mise en scène radicale de Thomas Ostermeier

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La Nuit des rois est peut-être la plus belle comédie de Shakespeare. Comédie des apparences, de la mystification, comédie des masques, du mensonge et de la vérité mais aussi de l’identité qui prétend la transparence pour mieux se jouer des autres, parfois dans des mises en abîmes vertigineuses. Et le désir comme moteur de l’intrigue. Le duc Orsino sur son île se meurt d’amour pour Olivia qui, inconsolable de la mort de son frère, se fiche bien de lui, tandis que Viola, une demoiselle survivante d’un naufrage qui, croit-elle, a englouti son frère jumeau et ses parents, se présente travestie en homme (pour se garder des pièges de la vie réservée aux femmes) chez le duc pour solliciter un emploi. Celui-ci trouvant Césario charmant l’engage et lui demande de jouer le messager auprès de sa belle rebelle. Césario tombe amoureux d’Orsino et Olivia de Viola-Césario qui lui dit :« Je ne vaux pas plus qu’une illusion ». Olivia, en souvenir de son frère avait décidé de vivre en recluse et voilà qu’elle tombe amoureuse d’une femme qui recherche son frère et qui a pris son apparence sans le savoir. Aujourd’hui on parlerait de question du genre là où Shakespeare ne parle que de masque social et amoureux. Quand surgit le jumeau « noyé », en tous points semblable à sa sœur, tous croient avoir la berlue puis tout rentre dans l’ordre. Par le biais de cette reconnaissance du frère et de la sœur, la petite communauté retombe sur ses pieds comme une nouvelle ouverture à l’autre après tant de faux-semblants. L’homosexualité, la confusion des sexes et des mots n’étaient que des masques comme parfois le langage. Ainsi dit le fou, « corrupteur de mots » : « Une phrase n’est qu’un gant de chevreau pour un bel esprit : comme on l’a vite retournée sens dessus dessous ».

Le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne à Berlin, fait son entrée à la Comédie-Française avec une mise en scène radicale qui prend la pièce dans le sens (unique ?) de la question du désir et surtout du genre. Il suggère que le genre humain est mû par son instinct animal avec la présence sur scène de délicieux singes humanoïdes ; peut-être une manière d’aborder la question du travestissement ; nous sommes peut-être tous des singes travestis en hommes au sens générique du terme, s’il est encore autorisé de s’exprimer ainsi dans un temps hystérisé par la question du genre qui crée la polémique jusque dans le langage. Mais c’est ouvrir un autre débat.
Ostermeier y va à fond, dévoilant les êtres désirants qu’il habille de demi-costumes, laissant nue la moitié de l’anatomie. Les femmes en culotte, les hommes en boxer blanc. Podalydès en slip kangourou vaut le détour mais n’inspire pas vraiment l’amour et on se demande comment la délicieuse Viola (Georgia Scalliet) peut tomber folle amoureuse de ce dépressif en peignoir un rien débraillé qui pourrait être son père. Ce doit être que l’amour est aveugle.
Autant Ostermeier parle à merveille de son travail, autant sa mise en scène est souvent complaisante, surlignée et curieusement simplificatrice. Les fous se livrent à des improvisations dans la tradition des lazzi italiens, et c’est tant mieux, mais le soir de la première les blagues à deux sous sur Macron dont les médias nous ont rebattu les oreilles ont fait rire la salle à peu de frais. Sous prétexte que la pièce se passe sur une île, un ponton sépare la salle en deux parties qui prend des airs de podium de mode. Les acteurs se trouvent embarrassés d’eux-mêmes à évoluer sur cette avant-scène que ne suggère aucune nécessité.
Si, après tant de brillantes mises en scène, celle-ci est décevante, les comédiens sont tous admirables, principalement Georgia Scalliet dans le rôle de Viola-Césario qui joue de nuances infinies toujours dans une belle fluidité, avec sensibilité et fraîcheur.
Adeline d’Hermy interprète avec bonheur la sombre Olivia et ses secrets transports d’amour. Laurent Stocker est un sir Tobie épatant, fantasque et grave tout ensemble, Sébastien Pouderoux assure le ridicule de Malvolio.
Dans la tradition shakespearienne, de la musique, beaucoup de musique, accompagne le spectacle, chantée par les contre-ténors Paul-Antoine Bénos-Djian ou Paul Figuier (en alternance) accompagné par Clément Latourbe ou Damien Pouvreau (en alternance) au théorbe et le comédien Stéphane Varupenne à la guitare.

La Nuit des rois ou tout ce que vous voudrez de Willial-m Shakespeare, traduction Olivier Cadiot. Adaptation et mise en scène, Thomas Ostermeier. Scénographie et costumes, Nina Wetzel. Musiques originales et direction musicale Nils Ostendorf. Avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski et Paul-Antoine Bénos-Djian ou Paul Figuier (en alternance), Clément Latourbe ou Damien Pouvreau (en alternance). A la Comédie-Française du mardi au samedi à 20h30. Durée : environ 3 heures. résa:01 44 58 15 15.

© Jean-Louis Fernandez

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