Boulogne-Billancourt, Théâtre de l’ouest parisien
L’Epreuve de Marivaux
Un stratagème malheureux

On ne se lasse pas d’entendre Marivaux, la beauté d’une langue dont la finesse d’analyse le dispute à la fluidité, à l’élégance de la langue. D’une pièce à l’autre, presque toujours les mêmes éléments sont remis en jeu, battus à nouveau comme on bat les cartes : l’amour en est le thème central, le moteur qui lui permet d’examiner les relations entre les hommes et les femmes du siècle des Lumières. Il révèle la violence des sentiments, la cruauté d’un cœur orgueilleux. L’Epreuve semble être un précipité des thèmes privilégiés de Marivaux. On retrouve les ingrédients de La Fausse Suivante ou du Jeu de l’amour et du hasard : un personnage se déguise pour observer l’objet de son amour à son insu et estimer si on l’aime pour sa fortune ou pour lui-même.
Clément Hervieu-Léger a fait de la pièce une lecture sombre qui bascule dans la tragédie. Cette fois, le stratagème n’est pas heureux et ne finira pas par un joyeux divertissement de village mais par la lecture du testament de Marivaux qui annonce un leg à une certaine Angélique retirée dans un couvent… Le metteur en scène a déshabillé la comédie pour tirer les fils qui révèlent la cruauté de la manipulation exercé par le jeune et coquet Lucidor et la solitude des personnages impuissants à sa merci. D’emblée, la tonalité est annoncée avec ce ciel sombre gonflé de nuages en fond de scène, cet arbre étique et sans vie qui contraste avec le gazouillis des oiseaux, quelques chaises d’école. L’austérité de la scénographie de Delphine Brouard n’annonce rien qui vaille.
Le Lucidor de Loïc Corbery évoque le Perdican de Musset ; c’est un jeune homme maladif, blême, qui semble lutter contre une violence intérieure, totalement aveuglé par son projet fou. il manipule tout le monde : le brave Frontin (Daniel San Pedro), qui n’est pas dupe, n’a pas d’autre choix que d’accepter ce qu’on lui ordonne.La charmante et espiègle Lisette (Adeline Chagneau) comme Maître Blaise (Stanley Weber, excellent en fermier lourdaud et bonhomme, gentiment brutal), ne sait plus à quel saint se vouer ; madame Argan (Nada Strancar enrichit le personnage de sa présence généreuse et grave) se fait mener par le bout du nez. Chacun se débat dans la toile tissée par Lucidor sans comprendre la situation. La douce Angélique, magnifiquement interprétée par Audrey Bonnet, en sera la victime car comment donner son cœur à un homme capable d’une machination ? D’abord amoureuse rêveuse dans l’impatience fébrile de voir son vœu le plus cher se réaliser, elle est brutalement anéantie, trahie par Lucidor qui a poussé l’épreuve trop loin. Dès lors, raidie dans sa douleur qu’elle muselle autant qu’elle peut, elle semble absente à elle-même.
Cette pièce courte brille comme un diamant noir sous le regard de Clément Hervieu-Léger dont c’est la deuxième mise en scène (sa Critique de l’école des femmes était un bijou d’intelligence et d’humour) et par les comédiens, tous au diapason.
L’épreuve de Marivaux. Mise en scène Clément Hervieu-Léger (de la Comédie-Française). Scénographie, Delphine Brouard. Lumières, Bertrand Couderc. Costumes, Caroline de Vivaise. Musique, Pascal Sangla. Avec Audrey Bonnet, Adeline Chagneau, Loïc Corbery (de la Comédie-Française), Daniel San Pedro, Nada Strancar, Stanley Weber. Au TOP (reprise) jusqu’au 20 janvier, du à 20h30, dimanche 16h. Tel 01 46 03 60 44. Durée : 1h25.
Photo Brigitte Enguérand



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