L’ANNONCE FAITE À MARIE DE PHILIPPE LEROUX

L’annonce faite à Philippe

L'ANNONCE FAITE À MARIE DE PHILIPPE LEROUX

La Saison 2022-2023 d’Angers-Nantes Opéra démarre fort, avec la création mondiale de L’Annonce faite à Marie, fraîchement composée par Philippe Leroux.

DANS CETTE NOUVELLE interprétation du grand mystère claudélien toute d’authenticité, de tension et de cohérence, le spectateur se trouve face à une œuvre austère, scéniquement et rigoureuse musicalement. Trop exigeante pour être pleinement accessible ?

Paul Claudel aurait mis plus d’un demi-siècle à boucler son Annonce faite à Marie, retouchant les versions et les titres jusqu’à sa forme définitive en 1948. Violaine, qui contracte la lèpre après un baiser d’adieu à Pierre de Craon, doit épouser Jacques Hury, rencontré par l’entremise de son père Anne Vercors. Le mariage est caduc lorsque Hury apprend que sa fiancée est lépreuse. Mara, la sœur cadette de Violaine épouse finalement Hury, avec qui elle aura un enfant. Alors que Violaine, recluse dans une léproserie, consacre ses dernières forces à Dieu dans une forêt lugubre, Mara vient à sa rencontre pour tenter de ramener à la vie sa fille Aubaine, décédée. Avec le concours des Évangiles, Violaine réalise le miracle et ressuscite, le jour de Noël, la fille de Mara. De retour parmi les siens et malgré une tentative de meurtre de sa sœur Mara, Violaine offre son ultime pardon, et invite son père et le reste de la famille à faire de même. Violaine meurt, et Anne consacre finalement l’union de Jacques et Mara.

Le rideau se lève et plonge le spectateur dans une large pièce aux parois de béton coffré gris, dont quelques passages sur les côtés laissent entrer lumière et chanteurs. Dans ce décor assez neutre et sévère, le mur du fond offre par moments une respiration extérieure avec la projection de vidéos de paysages du Tardenois, le fief de Paul Claudel. Sur ces images à la douceur poétique, se dévoile en noir et blanc une terre rude de forêts, de plaines cultivées, de sols et de roches fatigués par le vent. Sur scène, point fixe de ce décor unique, le bureau de l’écrivain, dont semble sortir régulièrement sa voix, reconstituée par synthèse et réseaux de neurones. S’il devient tantôt table familiale, tantôt autel de prière, ce bureau matérialise la présence d’un Claudel recréé. Quelques objets et éléments (bois, pierres, cendres, pain, eau…) parsèment la scène, et semblent vouloir apporter de la matérialité humaine et du symbole. Sobriété aussi du côté des costumes, aux lignes et couleurs épurées, empruntant tant au Moyen-Âge qu’à notre époque. Au-delà des décors, la mise en scène de Célie Pauthe contribue à entretenir cette ambiance singulière, grâce notamment à une direction d’acteur à saluer, où l’on goûte le sincère engagement scénique et théâtral des chanteurs.

Un premier opéra

Il aura fallu du temps à Philippe Leroux pour qu’il saute le pas et compose son premier opéra. Travail de près de trois ans conclu en juin dernier, cette Annonce était attendue. Dans cette partition fouillée, l’Ircamien tente et présente un florilège d’idées. La composition précise construit une atmosphère tendue, mystique et prenante qui appuie la dramaturgie du livret de Raphaèle Fleury.

Philippe Leroux l’avait annoncé au cours de l’entretien qu’il nous avait accordé avant la première : « Ce n’est pas une musique difficile en soi, ce qui est difficile pour les chanteurs, ce sont ces techniques vocales différentes auxquelles ils ne sont pas habitués ». Et il y en a : fréquents glissandos, variations voulues de prononciation, bégaiement des consonnes, onomatopées, boucles de paroles, micro-tons… Pour qui découvrirait la musique contemporaine, les effets sont au moins surprenants, parfois déroutants. Il ressort de cet opéra, dense en travail sonore, finalement peu de mélodies et une place donnée au chant, sous sa forme lyrique et ouverte, relativement restreinte. Philippe Leroux présente une partition aboutie marchant sur des crêtes fines entre le théâtre et l’opéra, entre le parlé, le chanté et les sons que la voix peut produire, entre liberté de ton et respect des formes opératiques.

Les six chanteurs livrent une prestation complète, avec un engagement total dans l’œuvre, qu’ils semblent s’être très bien appropriée. Malgré des difficultés semées tout au long des 2h30 de la partition et une amplification (micros) non nécessaire, les chanteurs se montrent à la hauteur, vocale et théâtrale, de cette pièce inédite. Ils retranscrivent avec finesse la psychologie des personnages et la complexité de leurs relations. On regrette néanmoins que l’écriture ne leur donne pas davantage l’occasion d’exposer leurs moyens vocaux.

Filles ennemies

En Violaine, Raphaële Kennedy se montre autant capable de tendresse que de folie, avec une ligne de chant élégante, droite et sensible. Le dialogue du troisième acte avec sa sœur Mara, préambule de la résurrection, est saisissant et l’on vibre à l’écoute du « Pourquoi viens-tu me tourmenter dans ma tombe ? ». Cette Mara machiavélique est incarnée par une expressive Sophia Burgos, qui excelle dans ce rôle tortueux, entre jalousie et remords.
Pierre de Craon, dans un rôle discret, se distingue par une diction claire et une puissante fragilité. Anne Vercors est chanté par Marc Scoffoni dont les graves profonds et cuivrés donnent au Père autorité et stature. Elisabeth, incarnée par Els Janssens Vanmunster, restitue justement la posture délicate d’une mère tiraillée entre ses deux filles ennemies : on apprécie la souplesse de la voix et le souci de la nuance. Charles Rice fait un Jacques Hury dont l’enthousiasme se trouve vite rattrapé par ses sombres passions, qu’exprime une voix franche et puissante. Cette Annonce est une première contemporaine concluante pour le baryton français.

Dans la fosse, Guillaume Bourgogne dirige avec précision et maîtrise l’ensemble Cairn dont le travail appliqué est complété par l’électronique de l’Ircam, à l’apport mesuré... Une dizaine de musiciens remplissent la fosse, dans une composition inhabituelle mais convaincante avec notamment piano, flûte basse, xylophone, guitare et cordes… C’est avec un sentiment ambivalent que l’on quitte le Théâtre Graslin ce soir, partagés entre le plaisir d’une œuvre pensée, travaillée, inspirée musicalement et la découverte d’une pièce résolument contemporaine et difficile d’accès. Le public se confronte à un opéra, bien que dense en idées, assez aride dans les mélodies et sa dimension lyrique. Il ne fait aucun doute que le travail conséquent de Philippe Leroux restera un temps fort de cette saison. Il manque toutefois ce soir une main plus franchement tendue vers un public non initié à la musique contemporaine.

Phililppe Leroux : L’Annonce faite à Marie (commande d’Angers-Nantes Opéra ; coproduction : Angers-Nantes Opéra, Opéra de Rennes, Ircam-Centre Pompidou, avec le soutien du Fonds de création lyrique de la SACD). Ensemble Cairn, électronique et diffusion sonore Ircam. Direction musicale : Guillaume Bourgogne ; mise en scène : Célie Pauthe ; scénographie : Guillaume Delaveau ; costumes : Anaïs Romand ; lumières : Sébastien Michaud ; images : François Weber. Livret : Raphaèle Fleury, d’après la pièce de Paul Claudel. Violaine Vercors : Raphaële Kennedy ; Mara Vercors : Sophia Burgos ; Elisabeth Vercors : Els Janssens Vanmunster ; Anne Vercors : Marc Scoffoni ; Jacques Hury : Charles Rice ; Pierre de Craon : Vincent Bouchot. Nantes, Théâtre Graslin, 9 octobre 2022. Représentations suivantes : à Nantes, Théâtre Graslin : les 11, 13 et 14 octobre ; à Rennes, Opéra : les 6, 8 et 9 novembre ; à Angers, Grand Théâtre : le 19 novembre.

A propos de l'auteur
Quentin Laurens

1 Message

  • L’ANNONCE FAITE À MARIE DE PHILIPPE LEROUX 20 novembre 12:49, par THELLIER

    Bonjour,
    J’aimerais acheter la pièce de théâtre de l’annonce faite à Marie.
    L’auriez vous svp ?
    En vous remerciant par avance,
    Cordialement
    S Thellier

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