Accueil > Janacek ou la passion de la vérité de Guy Erismann

Critiques / Livres, CD, DVD

Janacek ou la passion de la vérité de Guy Erismann

par Marcel Marnat

Janacek plus que jamais

Partager l'article :

Plus d’un quart de siècle, déjà : on en est confondus. Un quart de siècle qu’est parue la première version du Janacek de Guy Erismann ! Un événement car Janacek était encore l’un des jardins secrets des mélomanes épris d’indiscutable, autant dire d’authentique. C’ est que les moralistes intoxiquaient alors l"atmosphère avec, dans le sillage d"Adorno, ce haïssable distinguo entre les musiques progressistes, donc licites (le sérialisme) et d’autres, réactionnaires-et-amorales (on disait même fascistes) : les néo-classicismes... La frontière n’était pas toujours claire et Britten, par exemple, mettait tout le monde dans l’embarras. C’ est dire s’ils se faisaient tout petits les hédonistes qui, au plus secret d’eux mêmes, ne voulaient écouter que leurs bonheurs.

Un art toujours authentique

Apparemment seule, une musique échappait, par nature, à de telles prescriptions. Un art toujours authentique, semblable à nul autre et qui dynamisait les esprits quand il ne terrassait pas par sa puissance : quelqu’un qui, sans exterminer personne (donc sans terrorisme) avait toujours rendu à la musique sa dimension stupéfiante : Janacek !
Or, Janacek, bien peu le connaissaient. Un disquaire spécialisé dans l’opéra déplorait n’avoir vendu qu’un seul exemplaire de l’extraordinaire Jenufa enregistrée par Bohumil Gregor. Pire : aucun critique ne cria assez fort qu’on y entendait certaine Nadedja Kniplova, bien capable de tailler des croupières à des hurleuses qui, en Europe de l’Ouest, faisaient prendre des vessies pour des lanternes. Kniplova vint à l’Opéra du Rhin chanter Jenufa  : qui, de Paris, fit le déplacement ? Par ailleurs, la plupart des disquaires ignorait superbement les enregistrements tchèques (pourtant parmi les meilleurs du monde !) et bien peu de “mélomanes” ont réclamé Joseph Suk, Beno Blachut, le Quatuor Vlach pour ne rien dire du chef-culte : Karel Ancerl...

Des décennies d’indifférence

Aussi revenait-on de Prague avec de pleines valises de disques (ils valaient l’équivalent de 10F pièce !), microsillons dont on ne déchiffrait pas toujours les étiquettes mais s’il y avait “Janacek”, on sautait dessus. Et on en ramenait des tonnes pour convaincre les amis... Car ils ne pouvaient qu’être dispersés ceux qui avait dégotté, aux puces ou à l’ex-Flûte de Pan, un des rares exemplaires du livre d’un nommé Daniel Muller qui, très renseigné (et très bien illustré, en héliogravure !), avait , dès 1930, publié (dans la collection d’ André Coeuroy, chez Rieder) un Janacek précurseur. Qui, après les décennies d’indifférence qui suivirent, croira qu’à peine deux ans après la mort du grand morave, nous avions eu, en France, une monographie valable consacrée à Janacek ? Un demi siècle durant lequel les représentants de l’intelligentsia (?) préférèrent se crêper le chignon à propos de Stravinsky-Schönberg... Si je me mêlais, à mon tour, de morale, je dirais volontiers qu’on aperçoit bien, en l’occurrence, où était la facilité, donc la lâcheté.

Le lyrisme d’un auteur plus jeune que jamais

Alors, en 1980, les 300 pages d’Erismann (Muller en faisait 90 !) sur le seul Janacek, ça changea tout : enfin on accédait à un corpus historique, sociologique, esthétique et bien sur bio-musicologique digne des meilleurs “Fayard” et, petit à petit, le statut de Janacek, en France, évolua. Il y eut quelques représentations d’opéras, la Petite Renarde rusée fit son chemin (on vient même de publier une superbe traduction du roman inspirateur, chez Fayard). Il y eut le « Mouvement Janacek » et tout récemment cette Salle Janacek qui, au Centre Culturel Tchèque permet de donner un concert par semaine... Nos associations symphoniques renoncent mais il y a eu la percée d’une quantité de disques et même quelques opéras au Châtelet ( Jenufa ) ou à la Bastille ( Katia Kabanova, De la Maison des morts, aujourd’hui : L’Affaire Makropoulos ). Le livre d’ Erismann fut vite introuvable. Le voici reparu révisé et augmenté d’un bon tiers, avec une superbe couverture et, intact, le lyrisme érudit de l’ auteur, plus jeune que jamais. Un auteur (vraiment un pote) qui, nulle part, ne nous fait oublier combien Janacek aima les femmes et les écureuils...

Le Seuil, 380 pages in 8°, 32 Euros

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.