Du 4 au 25 juillet 2026, relâches les 8, 15 et 22 juillet, au Festival Avignon Off, à Présence Pasteur, à 11h15.
J’ai saigné de Blaise Cendrars, mise en scène de Jean-Christophe Cochard et Jean-Yves Ruf, jeu de Jean-Yves Ruf.
Cendrars, le soldat narrateur est foudroyé – homme blessé et mort-vivant qui revit en dépit de l’effroi, à travers l’écriture.

Le metteur en scène Jean-Yves Ruf prend un plaisir évident à explorer plus avant l’art de l’acteur, une manière d’engager le corps sur la scène et de le comprendre de l’intérieur, dit-il, ce qui ne peut qu’aider la direction d’acteur et l’accompagnement des comédiens dans l’art de mettre en scène.
La co-mise en scène est signée Jean-Christophe Cochard, qui a été acteur dans un solo Figures Péguy, avec Jean-Yves Ruf pour co-metteur en scène. Pour J’ai saigné, les rôles ont été inversés.
Un texte autobiographique de Blaise Cendrars a eu la préférence de l’acteur-metteur en scène, une nouvelle autobiographique extraite du recueil La Vie dangereuse publié en 1938, intitulée J’ai saigné. Ce texte fait d’ailleurs écho à une autre nouvelle intitulée : J’ai tué (Ed. Zoé Poche, 2015).
L’horreur de la Première Guerre mondiale est l’objet de ces deux nouvelles denses et littéraires. J’ai tué évoque l’arrivée massive des soldats sur le front, ignorants de la boucherie future. L’auteur décrit le sentiment d’impunité animant les tueurs – dont il est -, portés par cette masse humaine.
Ainsi, en septembre 1915, Blaise Cendrars, alors engagé volontaire de la Légion étrangère, se bat sur le front de Champagne. Il est touché par un éclat d’obus. Opéré sur place, il est amputé d’une partie de son bras droit. Puis il est transporté à l’Evêché de Châlons-sur-Marne – maintenant Châlons-en-Champagne -, dans un hospice religieux, pour y vivre sa période de convalescence.
La nouvelle J’ai saigné relate cette période, la souffrance, mais aussi la rééducation, la résilience, la solidarité et la renaissance. On y rencontre la figure admirable de Mme Adrienne, l’infirmière-major, qui repère la capacité de Cendrars à repousser ses limites pour se reconstruire, retrouver goût à la vie et restaurer l’estime de soi. Il s’entraîne même à jongler avec trois balles, à boxer :
« Je ne me suis pas trompée, Cendrars, en venant vous chercher ? J’ai là un pauvre petit berger des Landes qui souffre le martyr.(…) Entretenez-le, racontez-lui des histoires, cela lui fera du bien. Vous voulez bien ? »
Cendrars partagera la chambre de ce berger qui a reçu dix-sept éclats d’obus dans le corps, et plus tard d’un maréchal des logis qui a perdu l’usage de la parole. Adrienne est intuitivement persuadée que le mental du blessé est vital. Ensemble, ils cherchent de manière empirique à pallier une médecine trop mécaniste et à reconstruire le psychisme de ces êtres démolis.
Le récit est universel, dépassant le contexte de la Première Guerre mondiale. Cendrars attendra vingt-trois ans avant d’oser aborder le récit de cette convalescence, après oubli, recul et pardon.
Saigner signifie perdre du sang et être blessé, Aragon, dans la Semaine sainte (1958), évoque « de rudes soldats, ceux qui avaient dormi et saigné sur tous les champs de bataille d’Europe ».
Sang rouge versé des blessures perpétrées par le bras aveugle et armé des tireurs d’obus, sang associé à la guerre et aux conflits. La guerre – les violences de l’Histoire – est la matière inépuisable des dramaturges. Christopher Marlowe exprime cette fascination pour le héros et grand meurtrier Tamerlan : « Alors quand le ciel sera aussi rouge que du sang, on dira que c’est moi qui l’ai fait rougir afin de ne plus penser qu’au sang et à la guerre. » (Tamerlan le Grand, IV, 2)
Résultat des opérations : le soldat narrateur est foudroyé – homme blessé et mort-vivant qui revit en dépit de l’effroi, à travers l’écriture, homme « à la main coupée », vivant solitairement le drame de la mutilation, une réalité passée longtemps sous silence : « J‘ai pris feu dans ma solitude, car écrire c’est se consumer […]. Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres. »
Le sang n’appelle pas toujours le sang, il exprime aussi le refus de le voir s’écouler : le désir de vengeance laisse place au pardon pour que s’arrête la machine infernale des hommes à détruire.
L’écriture de Cendrars cultive un art de la distance, éloigné de toute compassion obligée, une dimension juste que l’expression simple et pudique intensifie encore, à travers une langue à la fois directe et très écrite, de la main gauche puisque la main droite référentielle a été perdue.
Cris, fuites, hurlements, plaintes et gémissements, le front en Champagne est un chaos. Le protagoniste est blessé, la main amputée, le corps nu et abandonné qui attend sur un brancard dans le froid, avant que l’ambulancier arrive enfin et trouve une couverture pour le couvrir.
Embarqué avec trois blessés à destination de la gare où tous prendront le train pour Biarritz, il connaît un trajet mouvementé : un jeune soldat pleure, réclamant sa mère, celui-ci est réprimandé. Arrivé à la gare, le narrateur boit une bouteille d’alcool qu’on lui donne. Il s’endort, et s’éveille seul dans la cour, les autres sont partis en train pour Biarritz ; l’ambulancier le réinstalle dans la voiture.
Plaintes du chauffeur qui travaille encore tard dans la nuit avancée, souffrant de la guerre indirectement – spectacle des horreurs de mutilés et cadavres -, il n’en console pas moins l’homme blessé, lui apprenant sa destination pour Sainte-Croix, à l’Evêché, un bon hôpital, précise-t-il.
Le bâtiment de l’Evêché est imposant – espaces vides et nus, boiseries et bel escalier majestueux qui tourne en descendant les étages-, et la présence d’une religieuse silencieuse qui le soigne.
L’éclairage est blafard, trop fort ou trop faible, les voix seules se font entendre au nouvel hôte, dans un silence inquiétant en même temps que réconfortant. Des draps blancs sont dressés sur le lointain, encadrant une chambre de patient qu’une petite lumière tremblante éclaire – un beau jeu d’ombres. Et à jardin, un lit médicalisé d’hôpital de l’époque, barres de métal et couche sommaire.
La parole du comédien, personnage d’homme blessé qui se reconstruit patiemment, coule entre sobriété, retenue, maîtrise du récit et contrôle des états intérieurs traversés, attentive aux autres.
J’ai saigné de Blaise Cendrars, mise en scène de Jean-Christophe Cochard et Jean-Yves Ruf, jeu de Jean-Yves Ruf. Scénographie et costumes Aurélie Thomas, création lumières Christian Dubet, régie générale Arno Seghiri, Vincent Tudoce ou Jérôme Pigeon. Du 4 au 25 juillet 2026, relâches les 8, 15 et 22 juillet, au Festival Avignon Off, à Présence Pasteur, à 11h 15.
Crédit photo : Alban Van Wassenhove.



