Accueil > Incendies de Wajdi Mouawad

Critiques / Théâtre

Incendies de Wajdi Mouawad

par Corinne Denailles

Une mise en scène qui manque de flamme

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Deuxième volet de la trilogie Le Sang des promesses, Incendies est peut-être la pièce la plus forte, la plus dense et la plus aboutie de Wajdi Mouawad dans laquelle il concentre les thèmes qui lui sont chers dans un style épique qui mêle la plus haute poésie à la plus grande trivialité, l’intime et l’Histoire. En ce sens, il a touché du doigt le souffle du poème homérique et la dimension tragique des Anciens, tel Sophocle dont il a mis en scène les sept tragédies. La pièce raconte l’histoire d’un pays en guerre, son pays natal, le Liban, de la barbarie dont sont capables les hommes ; s’y mêle l’histoire d’une promesse tenue envers et contre tout qui élève celui qui se bat pour l’honorer. Au coeur du malheur, la voix d’une vieille femme murmure que la seule arme acceptable pour échapper au cercle vicieux des conflits et des animosités sanglantes, c’est l’instruction, la connaissance qui confère liberté et dignité. Mais Mouawad n’est pas un donneur de leçon, il nous parle des incendies allumés dans les coeurs des hommes à travers une histoire tempétueuse, pleine de bruit et de fureur dans laquelle il lance ses personnages à corps perdu.

Jeanne et Simon viennent de perdre leur mère, née au Liban. Depuis des années, après avoir assisté à des procès de tortionnaires, elle s’est murée dans le silence. Elle a laissé des directives aux enfants les invitant à partir à la recherche de leur père et de leur frère. C’est seulement au terme de cette double quête menée à bien que le silence des origines sera enfin rompu et qu’ils pourront graver son nom sur sa tombe. Ils partiront, elle d’abord, lui beaucoup plus tard. Ils reconstitueront l’histoire tumultueuse et tragique de leur mère, feront des rencontres inouïes, en reviendront bouleversés, transformés. Mouawad nous fait vivre presque simultanément le présent et le passé au fil d’une véritable enquête policière qui est quête d’identité, une réflexion sur la guerre mais surtout sur les choix dont les hommes sont capables en temps de conflits et dont on ignore tout en temps de paix.

Stanislas Nordey qui connaît bien Mouawad (il l’a mis en scène dans Les Justes de Camus), maîtrise parfaitement le texte, peut-être trop. Prenant le contre-pied du lyrisme inhérent à cette parole singulière, il en fait une mise en scène dépouillée. Les actions se déroulent dans un espace vide et chaque séquence se clôt par un coup de gong sec, comme pour scander les différents rounds d’un combat de boxe. Les personnages du présent sont vêtus de blanc, ceux du passé, de noir. Comme souvent dans les spectacles de Nordey, les acteurs ne se parlent pas, ou à peine, mais jouent face public auquel ils s’adressent directement dans un intéressant souci de remise en question du statut de l’acteur qui ici paraît pourtant inapproprié . Tout contribue à brider l’énergie et la dimension épique ne trouve plus par où souffler dans ce spectacle corseté par une rigueur un peu froide jusque dans la manière d’articuler le texte qui parfois donne l’impression qu’il est plus mâché que dit.

Cela donne un résultat inégal, avec des passages décevants, comme cette scène incroyable du sniper dont Mouawad avait fait un moment d’une drôlerie glaçante et qui ici est désolante de platitude. Ainsi encore du dénouement qui, mis en scène par l’auteur, était un moment bouleversant, quand la voix off qui semblait envelopper tout ensemble comédiens et spectateurs dans un même mouvement donnait à entendre la lecture des lettres qui révèlent le secret dans toute son horreur, exprimant la haine de la femme et l’amour de la mère. Ici, la lecture affectée et hésitante qu’en fait Véronique Nordey éteint toute beauté et toute émotion.

Pourtant, il y a de grands moments d’une intensité vibrante, dans les subtils frottements entre passé et présent, dans les jeux de lumière de Stéphane Daniel, dans la capacité de certains acteurs à faire se lever les images. Soulignons l’interprétation originale du notaire par Raoul Fernandez qui en fait un intéressant personnage de comédie et plus particulièrement le talent de trois comédiennes d’une présence exceptionnelle : Charline Grand (Nawal jeune, la mère de Jeanne), Lamya Regragui (Sawda, l’amie de Nawal) et Julie Moreau (Jeanne). On se demande finalement si la poétique cérébrale de Nordey n’est pas incompatible avec l’univers charnel, enflammé de Mouawad.

Incendies de Wajdi Mouawad, mise en scène Stanislas Nordey, scénographie Emmanuel Clolus, lumière, Stéphane Daniel ; création son, Antoine Guilloux ; costumes, Myriam Rault. Avec Claire-Ingrid Cottanceau, Raoul Fernandez, Damien Gabrac, Charline Grand, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Véronique Nordey, Victor de Oliveira, Lamyia Regragui, Serge Transvouez.
Au Théâtre des quartiers d’Ivry, jusqu’au 27 mai. Mardi, mercredi, vendredi, samedi à 19h30, jeudi à 19h, dimanche à 16h. Tel : Durée : 3h20 entracte compris.

Texte publié aux éditions Actes-Sud papiers

Photo Brigitte Enguérand

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.