Du 4 au 23 juillet 2026, Festival Off Avignon, à 10h15 au 11. Avignon, relâches les 10 et 17 juillet.
Forcenés, texte Philippe Bordas, adaptation et mise en scène Jacques Vincey.
Le Panache des forçats de la route.

Le cyclisme est un genre, pas un sport, le slogan s’affiche sur l’écran derrière un homme penché sur un home trainer. Comme l’épopée ou la chanson de geste, il a une histoire et donc une fin. Le cyclisme en tant que genre est écrit par Philippe Bordas, qui collabora à L’Equipe, joué par Léo Gardy au physique de grimpeur, mis en scène par Jacques Vincey qui doit sans doute être un pratiquant assidu de la petite reine.
Car le vélo requiert une pratique pour en mesurer la jouissance dans l’effort et la sensation de liberté et donc pour le magnifier. En ce sens, le dispositif scénique choisi carbure à plein régime. Au centre, Léo Gardy fait corps avec sa machine tout en déclamant, tel l’aède qui aurait troqué sa lyre pour ce drôle d’engin, les exploits des héros du Galibier, du Ventoux et des pavés du Nord. Un monde de froid, de pluie, de boue ou de sécheresse, d’oxygène raréfié que bravait jusqu’aux années cinquante le forçat de la route, pneus autour du cou, sans casque, sans barre vitaminée ni boisson isotonique, sans oreillette.
Le vélo du fait de sa position assise permet d’exploser les efforts cardiaques, un prompteur à cour dévoile les pulsations du coureur tout au long du spectacle. Les héros d’hier s’en moquaient, allant au-delà de toute douleur, se mettant en danger de façon insensée quand ils étaient portés par la gagne et l’exploit inédit.
Le livre de Philippe Bordas fait la part belle non pas aux calculateurs malins qui gèrent les victoires comme des médailles mais, on l’aura compris, aux dynamiteurs de la pédale, à ceux que les éléments déchainés et les hauteurs inhabitées transcendaient. Il parle aussi des résiliants, de ceux qui n’abdiquent pas, même quand tout se dresse contre eux. Il a une pensée pour les artistes malheureux comme Luiz Ocaña ou Marco Pantani, les plus heureux comme « Trompe-la-mort » ou « Tête de cuir », autrement dit Jean Robic gagnant du Tour 1947. Cette année-là « le roi René » Vietto à qui la victoire était promise, fut victime d’une infection à l’orteil et les « campioni » Fausto Coppi et Gino Bartali n’étaient pas là..
Léo Gardy s’identifie au style de chaque coureur autant qu’il dit le texte de Philippe Bordas. Il donne un cours sur le style coulé d’ Anquetil, faisant corps avec la machine. Un grand écran illustre le théâtre des exploits du même Anquetil enchainant les victoires sur Dauphiné Libéré et Bordeaux-Paris sans repos, en juin 1965 Les images d’archives montrent le combat avec « Poupou », le chéri du public dans les Alpes puis la folle équipée de Paris-Bordeaux (course mythique, aujourd’hui, disparue, départ de Bordeaux à 2h du matin, 14h sur le vélo dont une partie derrière un derny. Léo Gardy-Anquetil est à deux doigts d’abandonner quelque part vers Poitiers dans la nuit froide, il se relève avant que son manager Raphaël Geminiani l’enjoigne à continuer, il reprend le guidon.
Bon ! Philippe Bordas est un peu injuste dans sa sélection de coureurs, gardant les plus audacieux pour qui le panache vaut autant que la victoire, les plus éprouvés au mal, issus de milieux populaires pour qui le vélo était un moyen de s’en sortir. Pas un mot pour Eddy Merckx alors que Roger de Vlaeminck est honoré. Il ne supporte pas les visages inexpressifs des vainqueurs d’aujourd’hui, mettant en cause un dopage sophistiqué et l’argent-roi. Jacques Anquetil a pourtant assumé s’être dopé, une pratique culturelle depuis les origines dans un des sports les plus durs.
Bon, mais Forcenés est un beau livre et la performance de Léo Gardy vaut la peine de s’asseoir une heure dans un fauteuil pour titiller les cimes et applaudir l’épopée des derniers héros aussi glorieux que pacifiques.
Forcenés, texte Philippe Bordas, adaptation et mise en scène Jacques Vincey, scénographie et lumières Gaty Olive, musique Alexandre Meyer, photo et vidéo Othello Vilgard, avec Léo Gardy. Du 4 au 23 juillet 2026, Festival Off Avignon, à 10h15 au 11. Avignon, relâches les 10 et 17 juillet.
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.



