Euphrate de Nil Bosca

Mon chameau et moi

Euphrate de Nil Bosca

La conseillère d’orientation explique à la jeune fille venue la consulter que son prénom, Euphrate, peu usité, jouit de hautes références. Il évoque la Mésopotamie, berceau des civilisations, formée par deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate. Mais la jeune fille s’en moque comme d’une guigne car cette leçon de géographie ne lui est d’aucun secours pour remplir la fiche de vœux d’orientation exigée par l’Education nationale.
Nil Bosca raconte avec humour les pérégrinations mentales et réelles de la jeune Euphrate en quête d’elle-même, en recherche d’équilibre, d’identité. La gamine trimballe une bonne charge d’angoisse : « comment savoir qui on veut être dans la vie ? » Au lycée elle ne se sent pas comme les autres. Tous des chevaux de course et elle, un chameau au milieu des étalons. C’est sûr, ils ne partagent pas le même pâturage. En cours, elle a toujours la tête ailleurs et un corps qui ne tient pas en place. En désespoir de cause, elle interroge Siri : « Siri, quels sont les métiers disponibles pour les chameaux ? ». Aux tracas de l’adolescence s‘ajoutent des tourments existentiels non-identifiés. C’est qu’Euphrate, née à Paris, a un pied en Normandie côté maternel, et côté paternel, un pied en Turquie. Dans cette posture de grand écart, il est bien difficile de trouver son centre de gravité. Elle ignore tout de ses racines turques et rien à attendre de son père qui lui lance : « à la place de fouiller dans mon passé, tu ferais mieux de penser à ton futur ».
Ne dit-on pas que pour savoir où on va il faut savoir d’où on vient ? Nos origines ne commencent pas à la naissance et Euphrate a visiblement besoin de « trouver son Orient ». Donc direction la Turquie. Dans un musée d’Istanbul, elle fait une découverte décisive : Afifé Jale, la première actrice musulmane de la scène théâtrale turque qui, dans les années 1920, a transgressé l’interdiction de monter sur scène qui pesait sur les femmes musulmanes. Après Istanbul, direction le petit village familial aux confins de la Turquie et de la Syrie. D’abord touchée par un accueil chaleureux, elle comprend soudain qu’on est en train de fêter son prochain mariage avec Ibrahim, conclusion heureuse d’un « accord de berceau » signé avec son père. Courage fuyons !
Pour son premier spectacle, Nil Bosca coche toutes les bonnes cases. Un texte très personnel et bien construit, grave et fantaisiste où elle use avec parcimonie et efficacité de l’application Siri qui déclare aimer beaucoup le théâtre, récite du Racine et se demande si les chameaux peuvent en faire autant. Elle émaille le texte de proverbes turcs délicieux dont son père a dans la tête une réserve infinie et auxquels il recourt à tout de bout de champ pour conforter ses conseils éducatifs. Elle raconte avec ses mots et avec son corps. Les séquences dansées se conjuguent au récit qu’elles enrichissent d’une nouvelle dimension.
Seule en scène, avec pour accessoires une table, une chaise et un portant de vêtements, la comédienne, d’une présence intense, occupe l’espace avec une énergie que sa silhouette gracile ne laisserait pas deviner. Coiffée à la diable, le regard droit, noir et profond, elle exprime la fragilité et les fractures d’Euphrate, mais aussi la force intérieure et la vitalité grâce auxquelles elle triomphera d’un parcours de vie chaotique pour trouver sa juste place, sur la scène des théâtres, peut-être grâce à l’ombre tutélaire d’Afifé Jale.
Voilà de bien beaux débuts sur les planches.

Euphrate. Nil Boca : écriture, interprétation et mise en scène. Olivier Constant et Stanislas Roquette : collaboration à la mise en scène. Hassam Ghancy et Alexe poukine : collaboration à l’écriture. Jane David : assistante à la mise en scène. Chrystel Calvet : regard chorégraphique. Stéphanie Verissimo : son. Geneviève Soubirou : lumières. Cerise Guyon : accompagnement scénographique. Frédéric Le Van : regard complice. A Vitry sur Seine, Nouveau Gare au théâtre, les 7, 8 et 9 juillet à 19h. Durée : 1h10. A partir de 14 ans.

© Tansu Saritayli

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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