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Critiques / Théâtre

{En manteau rouge, le matin traverse la rosée qui sur son passage paraît du sang ou HAM, AND EX BY WILLIAM SHAKESPEARE. Un cabaret Hamlet} de Matthias Langhoff

par Corinne Denailles

Planète Langhoff

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Avec Matthias Langhoff, pas question de se laisser bercer paresseusement par les images, de se laisser conduire passivement par la main ; il exige du spectateur sa part active pour que le théâtre advienne à défaut de quoi le spectacle refusera d’organiser les pièces apparemment éparses qui le constituent. Mais si on entre dans le jeu, le vrai jeu théâtral, alors tout se et en place, au fur et à mesure que le regard et l’esprit touche chaque élément de cette composition baroque. Le metteur en scène destructure l’espace théâtral de l’Odéon. L’impression première est d’emblée déstabilisante et on se réjouit de cette nouveauté qui aiguise la curiosité. Scène et salle s’interpénètrent ; la plupart des gradins ont disparu pour laisser place à des tables de bistrot. Au fond de l’espace scénique, un plateau délimité par un néon et devant de longues tables devant lesquelles sont assis des spectateurs et qui feront office de tréteaux évoquant le théâtre du Globe de Shakespeare. A jardin, un drap blanc révèlera plus tard un petit carrousel ; d’un côté l’orchestre Tobetobe dans son écrin de coquille Saint-Jacques très kitch, de l’autre le modeste espace théâtral où les comédiens invités par Hamlet feront tomber les masques. A cour, une poubelle d’où émergera le spectre du roi en armure (émouvant Jean-Marc Stehlé qu’on connaît pour ses magnifiques scénographies). Langhoff se souvient deFin de partie de Beckett : Ham est là, presque en secret, dans l’interminable sous-titre de la pièce emprunté en partie à un Sonnet de Shakespeare. On l’aura compris, Langhoff réécrit l’histoire d’Hamlet, lointain parent de Macbeth, deux assassins victimes d’une société corrompue qui se délite dans la fange de ses crimes. Le théâtre peut être un instrument de dénonciation, le miroir de la fureur du monde. Le metteur en scène, en génial bricoleur baroque, bouleverse le texte et fait éclater l’espace. Horatio, le confident d’Hamlet, devient Horatia (Agnès Dewitte). Le crâne du bouffon Yorick se multiplie comme les pains bibliques sur le long tréteau qui pourrait évoquer une Cène obscène et profane. La célèbre interrogation d’Hamlet « To be or not to be » est interprétée sur l’air de Chantons sous la pluie par Horatia et Guildenstern. Les Sonnets de Shakespeare chantés voisinent avec Summertime ; le cabaret de Marlène et le music-hall américain sont conviés à cette fête tragique. La mise en scène mélange colonne antique, toiles peintes (Catherine Rankl), dessin de cabaret de Kublin, affiche des années 1950 vantant le fromage du Danemark à des enfants joufflus. La première partie du spectacle est un festival d’inventions, une fête inspirée de l’intelligence qui perd un peu le souffle dans la deuxième partie. Les acteurs ne sont pas toujours à l’aise dans cet univers inconfortable et peinent parfois à exprimer à la fois l’énergie théâtrale et l’esprit de décadence, particulièrement dans les chansons.

Admirable François Chattot

Mais le grand François Chattot est là, immense par la stature et par le talent, qui donne le ton et le rythme de cette mascarade tragique. Pas du tout l’âge du rôle (il pourrait être le père de Gertrud, sa mère), il porte des vêtements de ville fatigués, dit son texte comme pour lui-même avec une manière bien à lui d’intérioriser le texte qu’il projette de sa voix de stentor. Il est proprement phénoménal lorsque tout à coup, se détachant des autres, il se plante face public auquel il s’adresse en tête-à-tête, ou quand on le découvre au balcon s’adressant à un spectateur les yeux dans les yeux, éclairé par une unique petite lumière. Il fait sonner le texte de Shakespeare dans un mélange de grâce poétique et de trivialité : « dormir, peut-être rêver, là ça coince », « Le temps est déboîté, quelle poisse d’être venu au monde pour le remettre en place ». Et nous voilà ravis dans une empathie sans réserve avec ce personnage qui porte l’humaine condition à travers les décombres du théâtre du monde.

En manteau rouge, le matin traverse la rosée qui sur son passage paraît du sang ou HAM, AND EX BY WILLIAM SHAKESPEARE. Un cabaret Hamlet de Matthias Langhoff. Mise en scène et décor, Matthias Langhoff, traduction Irène Bonnaud, musique Olivier Dejours, avec Marc Barnaud, Patrick Buoncristiani, François Chattot, Agnès Dewitte, Gilles Geenen, Anatole Koama, Frédéric Künze, Charlie Nelson, Philippe Marteau, Patricia Pottier, Jean-Marc Stehlé, Emmanuelle Wion, Delphine Zing, Osvaldo Calo avec le Tobetobe orchestra : Antoine Berjeaut, Osvaldo Calo, Antoine Delavaud, Jean-Christophe Marq, Brice Martin, ou Laëtitia Girier. Au théâtre de l’Odéon, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h jusqu’au 12 décembre. Durée : 4h15.
© V.Arbelet

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