Paris, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet
En attendant Godot de Samuel Beckett
Une mise en scène lumineuse pour une pièce énigmatique

Créée pour la première fois en 1953, la pièce, 60 ans plus tard, continue de surprendre et de nous lancer sur des pistes de réflexion qui, au fil de la représentation, se modifient, changent d’orientation, empruntent des chemins de traverse qui nous ramènent au point de départ, croit-on. Beckett refusait la qualification d’absurde formulée par un journaliste à propos de son théâtre. Ce n’est pas tant de l’absurdité ontologique selon Camus dont il est question que de l’attente du surgissement d’un sens, après l’anéantissement causé par les tragédies de l’holocauste et de la bombe atomique, sens figuré par la représentation abstraite et absente de Godot. Cela n’exclut pas le rapprochement avec Dieu ; chez Beckett, l’infini possible des hypothèses n’épuise pas le sens de pièces dont les figures sont plus des représentations mentales que des personnages. D’où la difficulté d’un jeu exempt de toute psychologie qui pourtant suscite en nous mille sentiments. La gageure qui s’offre aux comédiens se complique du sévère cahier des charges imposé par le dramaturge qui rend la marge de liberté infime, aussi bien du point de vue du jeu que de la mise en scène.
Bernard Lévy parvient à s’immiscer dans ce réseau de contraintes dans lequel il perce des échappées. Il y a une infinie empathie envers ces deux pauvres gars qui ne savent pas quoi inventer pour occuper le temps, et aussi beaucoup d’humour. Thierry Bosc (Estragon) et Gilles Arbona (Vladimir) forment un vieux couple pathétique et burlesque, qui n’en peuvent plus d’eux-mêmes et qui, malgré leur longue vie commune, sont désespérément seuls. Ils ne cessent pas de vouloir se quitter, se réconcilier, ou se pendre. Quand Pozzo (Patrick Zimmermann) et son esclave Lucky (Georges Ser) surgissent de nulle part, Gogo et Didi croient une seconde que leur attente a enfin atteint son terme. Mais ils comprennent vite qu’il n’y a rien à attendre de ce couple absurde dont la seule vertu est de faire passer le temps et qui donne une idée odieuse des rapports de pouvoir dont les hommes sont capables.
Le décor abstrait de Giulo Lichtner, évoquant un ciel d’une blancheur laiteuse veinée de noir, place les comédiens dans un no man’s land occupé par une grosse pierre plate et l’éternel arbre étique. Certaines images paraissent sorties d’un tableau énigmatique de Magritte. Bernard Lévy signe une mise en scène toutes en nuances harmonieuses qui lui confèrent son humanité et, par contraste avec le propos, en aiguisent les arêtes. Un point de vue subtil servi par des acteurs talentueux qui ont l’art de nous toucher tout en restant des figures universelles et mentales. Après Fin de partie en 2006, En attendant Godot a été créé au théâtre de l’Athénée en 2009 ; les deux pièces sont reprises simultanément avec la même équipe. Dans le même temps, on peut voir Fin de partie dans la mise en scène d’Alain Françon créée au théâtre de la Madeleine et reprise au théâtre de l’Odéon.
En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène Bernard Lévy ; Chorégraphie, Jean-Claude Gallotta ; décors, Giulo Lichtner ; lumières, Christian Pinaud ; costumes, Elsa Pavanel ; son, Marco Bretonnière. Avec Gilles Arbona, Thierry Bosc, Garlan Le Matelot, Annie Perret, Georges Ser, Patrick Zimmermann. Au théâtre de l’Athénée, du mercredi au samedi à 20h, mardi à 19h, matinée samedi à 15h, dimanche à 16h. Durée : 1h40. Rés. 01 53 05 19 19.
www.athenee-theatre.com
© Philippe Delacroix




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