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Critiques / Opéra & Classique

Éloge de la forêt

par Hélène Pierrakos

Elena Tsallagova illumine la Renarde de Janáček au Théâtre des Champs-Élysées.

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JANÁČEK A CONNU TARDIMENT LE SUCCÈS, à plus de soixante ans, avec la création de son opéra Jenufa (1916). Sa vie créatrice, déjà riche et fertile auparavant, prend alors un nouveau tournant : les douze dernières années, Janáček compose quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre, dont l’opéra La Petite renarde rusée, créé en 1924, ou encore la Messe glagolitique en 1926, plus panthéiste que religieuse à proprement parler, dont les effets orchestraux et l’éloquence instrumentale recèlent les mêmes beautés que les séquences naturalistes de La Petite renarde rusée, hommage à la nature s’il en est.

Des éclats de musique
Dans cet opéra, comme dans maintes œuvres instrumentales de Janáček, se retrouvent des caractères expressifs et formels très particuliers : une sorte de fragmentation des idées thématiques, une discontinuité du discours, une irisation généralisée des idées. Exposés dans leur simplicité première, les thèmes sont très souvent brisés ensuite en éclats – diffraction d’une pensée qui oscille constamment entre le grand lyrisme, le ton passionné, et la mise au secret immédiate de chacune de ses échappées lyriques… Le « sentiment », chez Janáček, se situe presque toujours dans la texture musicale elle-même, dans une façon particulière de construire un mouvement comme une association d’idées, mouvante et rêveuse, de répéter un motif tel quel parce que sa nostalgie propre exige cette répétition, de faire du rythme (de sa pulsation et de son arithmétique) une force souterraine, une représentation de l’harmonie secrète des choses…

Une arithmétique lyrique
S’ajoute à cela un art particulier de la construction motivique, où la répétition est l’un des ressorts fondateurs. De très nombreuses séquences sont ainsi érigées sur de courts motifs mélodiques et rythmiques très caractérisés, soumis à divers types d’ « opérations » : additions pures et simples, multiplications, subdivisions par pupitres séparés ou au contraire amplification par l’orchestre entier. Cette arithmétique particulière de la musique de Janáček , si fascinante dans La Petite renarde rusée, s’inscrit cependant dans un discours musical qui est aussi celui d’une ampleur lyrique sans pareil. Ainsi le miniaturisme motivique est-il constamment cadré et presque dénié par de larges mélodies nostalgiques, cette alternance maîtrisée semblant faire office d’un commentaire philosophique sur le monde et sur la condition humaine.

Un conte panthéiste
Avec cet opéra original, on a affaire à un conte philosophique, tout à la fois écologique, humaniste, politique et panthéiste. Il s’agit aussi d’une variation particulière sur le thème de l’éternel retour, puisque la Renarde, d’abord petit animal libre dans la forêt, puis emprisonné par le garde-chasse, va grandir, tomber amoureuse, avoir de petits renards, qui à leur tour…

Comme l’écrit finement André Lischke dans le programme du Théâtre des Champs Élysées, « La Petite Renarde est un opéra-fable, mettant en regard animaux et humains à travers l’anthopomorphisme des uns et le zoomorphisme des autres ». L’évidente jubilation du compositeur à figurer le monde des insectes dans la toute première scène de l’opéra par des onomatopées et autres petits bruits caractéristiques, mais aussi la scène hilarante où la Renarde se lance dans un grand discours militant et féministe pour tenter de libérer les poules de leur tyran le coq, sur fond de références marxistes, donne lieu généralement à une mise en scène divertissante et, même en version concert, ce moment musical et théâtral fait mouche invariablement.

La distribution
Cette version-concert de l’opéra est portée par l’immense talent du rôle-titre : Elena Tsallagova, dont la maîtrise vocale, la séduction, l’art théâtral et la grâce de danseuse donnent au spectacle tout son éclat. Pour lui faire écho, plusieurs autres excellents interprètes : Angela Brower dans le rôle du Renard, rayonnante et subtile, Roland Wood, le Garde-chasse, rôle dont la pseudo-bonhommie recouvre, dans l’opéra, tout un monde de sagesse et de tendresse, la belle voix et l’expressivité de William Thomas dans le triple rôle du Blaireau, du Curé et du Braconnier. Les autres interprètes leur répondent avec brio.

La direction de Mirga Gražinytė-Tyla à la tête de l’excellent City of Birmingham Orchestra et du Chœur de Radio France, ce dernier évoluant visiblement comme un poisson dans l’eau dans cette musique, donnait toute leur mesure aux éléments très contrastés du style de Janáček qu’il s’agit d’imbriquer : grand souffle lyrique mais aussi art kaléidoscopique, humour et profondeur, vigueur rythmique et plénitude symphonique. Les enfants de la Holy Trinity Catholic School of Birmingham m’ont semblé quelque peu empruntés dans leurs déplacements, mais il faut dire que la mise en espace ne les a pas réellement favorisés - jolies voix au demeurant.

Leoš Janáček : La Petite renarde rusée, sur un livret du compositeur (d’après le roman de Těsnohlídek). Elena Tsallagova (La Renarde), Roland Wood (Le Garde-chasse), Angela Brower (Le Renard), Elizabeth Cragg (La Poule, Le Geai), Ella Taylor (Le Coq, La Femme de l’Aubergiste) ; Kitty Whately (Le Chien, La Femme du Garde-chasse, La Chouette, Le Pivert), Robert Murray (Le Maître d’école, Le Moustique, L’Aubergiste), William Thomas (Le Blaireau, Le Curé, Le Braconnier Harasta). Enfants de la Holy Trinity Catholic School de Birmingham. City of Birmingham Symphoony Orchestra, Choeur de Radio France, dir. Mirga Gražinytė-Tyla. Théâtre des Champs- Élysées, 24 novembre 2021.

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