La Cenerentola de Rossini à Dijon le 4 novembre
Cendrillon ouvre le bal
Après deux opéras baroques en version de concert, une nouvelle production de La Cenerentola inaugure la saison lyrique de l’Opéra de Dijon en mêlant les références à la féerie et au monde de la revue.
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- 6 novembre
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EN COMPOSANT LA CENERENTOLA, ROSSINI N’A PAS TRAITÉ l’histoire de Cendrillon sous la forme d’un conte ; il a préféré retenir le genre du dramma giocoso, celui qu’avait choisi Mozart pour Don Giovanni, qui permet de juxtaposer les personnages qu’on appellera sérieux (Angelina alias Cenerentola, le prince Don Ramiro, le philosophe Alidoro) et ceux issus de l’opéra buffa (Dandini, Don Magnifico et ses deux filles : Clorinda et Tisbe). Ce qui nous vaut une conception dramatique ambiguë et une partition étincelante, moins débridée toutefois que celle de L’Italienne à Alger, de quatre ans antérieure, qui ne s’embarrassait pas de morale. La Cenerentola en revanche, au fil d’une musique on ne peut plus inspirée, met en scène le triomphe du pardon et de la bonté sur l’imposture et les faux-semblants.
On peut ainsi aborder La Cenerentola comme un drame (joyeux !) des apparences, et c’est ce que se sont appliqué à faire Mirabelle Ordinaire (qui signe la mise en scène) et sa sœur Philippine Ordinaire (chargée des décors) en plaçant cette nouvelle production sous le signe du miroir. Certes, le double escalier qui forme l’élément central de la scénographie évoque successivement le château délabré de Don Magnifico et le palais de Ramiro ; certes, derrière des miroirs évoluent des personnages muets qui ajoutent leur part de merveilleux au spectacle. Mais le majestueux escalier, ajouté aux vêtements de groom que portent plusieurs personnages – les autres ayant des costumes bariolés, pleins de fantaisie – pousse plutôt le spectacle du côté de la revue de music-hall (« l’ai-je bien descendu ? ») ; et les miroirs en forme de portes tournantes permettent surtout d’assurer la fluidité de l’activité scénique, grâce notamment à la présence de cinq danseurs, qui ancrent eux aussi le spectacle dans l’univers de la revue. On sait gré par ailleurs à Mirabelle et Philippine Ordinaire de nous avoir épargné les vidéos et autres lavabos qui gangrènent aujourd’hui nombre de productions scéniques.
Maître et valet, et vice-versa
Les danseurs peuvent se faire à l’occasion acrobates ou jongleurs, mais l’animation qu’on a citée procède en grande partie de leur présence. Car le chœur, en particulier, s’il est musicalement homogène et d’une belle couleur, bouge peu et se dandine un peu trop (les pas de danse qu’il esquisse dans le finale sont presque ridicules). La direction d’acteurs, ainsi, malgré les possibilités offertes par les multiples volées de marches, reste d’une manière générale sans surprise : Don Magnifico est un père non pas noble mais grotesque, ses deux filles rivalisent de bouffonnerie, Alidoro ouvre les bras dans un geste rassembleur, Ramiro est un prince qui aime sans avoir à séduire, Dandini est un nouveau Leporello (comme dans l’opéra de Mozart, le maître et le valet échangent leurs costumes).
On a cité Angelina parmi les personnages sérieux. Marine Chagnon est née à Dijon, a chanté autrefois Thisbe au Palais Garnier et aborde ici pour la première fois le rôle principal. Elle se glisse parfaitement dans l’économie générale du spectacle. Il y a quelque chose comme du tact dans sa présence scénique, une délicatesse qui correspond à la manière dont est traité le personnage par Rossini, qualités qui la rendent toutefois un peu éteinte dans les ensembles, notamment dans le quintette du premier acte. Sa voix de mezzo assez claire, d’une belle fraîcheur, fait d’elle une Angelina un peu ballotée par les événements, qui s’impose réellement à partir du second acte. Et nous livre, à la toute fin, un « Non più mesta » virevoltant.
Deux metteurs en scène clandestins ?
Face à elle, Krzysztof Lachman est un Don Ramiro de belle allure, qui nous offre un « Pegno adorato e caro » soigné, et dont la technique accomplie compense un timbre sans grande personnalité. S’il paraît un peu effacé scéniquement, à l’image d’Angelina, c’est que le spectacle est dominé par deux personnalités fort différentes mais complémentaires : Valerio Morelli (Alidoro) est un sage à la voix chaleureuse, mais aussi un médiateur ; Rossini n’a pas donné à Alidoro le rôle principal, mais il en a fait celui qui permet à l’intrigue de se dérouler. C’est ainsi que Valerio Morelli donnerait presque l’impression d’être le meneur de jeu de la soirée (très beau « Là del ciel »), en collaboration avec cet autre remarquable baryton qu’est Mikhail Timoshenko (Dandini), la voix fruitée, le geste vif, qui met ses talents de chanteur au service de sa verve comique ; ce n’est pas un hasard si Dandini, qui connaît tous les ressorts de l’opéra, dit au second acte : « Je pensais bien que la comédie changerait de ton ». On tiendrait presque là deux metteurs en scène in situ, tant leurs interventions, bien sûr dans deux registres différents, ajoutent au spectacle le rythme qui lui manque parfois.
Du côté des personnages burlesques, Vincenzo Taormina n’a pas à se forcer pour incarner un Don Magnifico tantôt hâbleur, tantôt soumis, qui s’inscrit dans la tradition des personnages sympathiques parce qu’ils sont aussi des caricatures. Fanny Soyer (Clorinda) et Axelle Saint-Cirel (Tisbe) sont quant à elle très complémentaires, à la fois physiquement et vocalement, dans les rôles des sœurs jalouses.
La réouverture du Grand Théâtre (c’est-à-dire, en réalité, le beau théâtre à l’italienne qui se trouve à deux pas du palais des ducs de Bourgogne) étant prévue pour la saison 2028-2029, si tout va bien, cette Cenerentola est donnée dans l’auditorium de Dijon, plutôt surdimensionné pour ce type d’ouvrage. La fosse, notamment, y est assez profonde, et l’orchestre manque un peu de cette présence gourmande qu’exige la musique de Rossini. Mais Nil Venditti mène l’Orchestre Dijon Bourgogne avec énergie, ménage habilement les crescendos, tient ses chanteurs dans le fameux sextuor du II (« Questo è un nodo avvilupato »), et sait mettre en valeur la flûte et le cor quand il le faut. On tient là, également, l’un des atouts de cette Cenerentola qui nous séduit à défaut d’entièrement nous ravir.
Illustrations : le sextuor du second acte ; Alidoro dans le miroir ; Angelina et Don Ramiro ; Dandini aux prises avec Clorinda et Tisbe (photos Agathe Poupeney)
Rossini : La Cenerentola (nouvelle production de l’Opéra de Dijon, en coproduction avec l’Opéra national du Rhin).
Avec Marine Chagnon (Angelina, dite Cenerentola), Vincenzo Taormina (Don Magnifico), Axelle Saint-Cirel (Tisbe), Fanny Soyer (Clorinda), Krzysztof Lachman (Don Ramiro), Mikhail Timoshenko (Dandini), Valerio Morelli (Alidoro). Mise en scène : Mirabelle Ordinaire ; décors : Philippine Ordinaire ; costumes : Violaine Thel ; lumières : Nathalie Perrier ; chorégraphie : Sandrine Chapuis. Chœur de l’Opéra de Dijon, Orchestre Dijon Bourgogne, dir. Nil Venditti.
Opéra de Dijon (auditorium), 4 novembre 2026.
Représentations suivantes : 6, 8 et 10 novembre.



