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Cendrillon de Joël Pommerat

par Corinne Denailles

Un enchantement

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Après les analyses de Freud et de,Jung, Bruno Bettelheim a démontré les vertus symboliques des contes dans la construction mentale de l’enfant (Psychanalyse des contes de fée, 1976). Une dizaine d’années plus tard, l’écrivain Georges Jean explique que le pouvoir des contes réside dans leur magie, il permet au lecteur de faire l’aller-retour entre le monde extérieur et le monde intérieur, entre le réel et l’imaginaire. Disney a figé les contes dans des versions simplifiées alors que, à l’instar des mythes et des légendes, ces récits sont plastiques, ils échappent à leur cadre et ont pour vocation d’évoluer. Pour l’écrivain « ils ont à voir avec les rêves dont la polysémie des personnages, des objets, des lieux et des actions permet d’aborder les formes les plus cachées de chacun de nous. »
Après Pinocchio (2008) et avant un stupéfiant Petit chaperon rouge (2015), Joël Pommerat s’est intéressé à Cendrillon (spectacle créé en 2011, repris en 2017) — le spectacle le plus abouti des trois — dont il propose une version qui modifie le point de vue et revivifie sa dimension symbolique.

Alors qu’au début du conte de Perrault la mère est déjà morte, Pommerat fait de cet événement le cœur de son spectacle. La très jeune fille, comme la nomme l’auteur, sur un malentendu qui n’est pas sans portée symbolique, s’impose de penser à sa mère défunte à chaque instant sous peine que l’oubli l’engloutisse à jamais, tandis que, au palais, le jeune prince est prisonnier de l’illusion entretenue depuis dix ans par son père le roi, qu’il va pouvoir parler au téléphone à sa mère soi-disant partie pour un long voyage, en vérité un voyage sans retour. Le deuil est la question centrale de la pièce et figure l’épreuve par laquelle l’enfant s’émancipe et devient adulte. Ici la très jeune fille a un prénom, Sandra, qui deviendra Cendrier dans la bouche de ses méchantes demi-sœurs, et Cendrillon pour le prince. C’est la très jeune fille qui décillera les yeux du prince en lui apprenant la vérité sur sa mère.

La langue est d’une réjouissante modernité, triviale sans vulgarité, dynamisée par de savoureux traits d’humour. Les personnages féminins, dotés d’un fort tempérament, ont leur franc-parler alors que les hommes, sans relief, s’expriment dans une langue atone et châtiée. Le trio formé par la marâtre et ses deux filles est digne des meilleures comédies. Catherine Mestoussis est explosive dans le rôle de la belle-mère gesticulante, à l’étroit dans sa robe fourreau, et qui aboie sur tout le monde sauf quand elle minaude, se rêvant au bras du prince, tout espoir étant permis sur un malentendu, ici ressort comique. Les filles sont normalement chipies et moches à souhait. Noémi Carcaud est la grande sœur et aussi la fée maladroite qui atterrit sur le ventre dans la cave où la très jeune fille a été reléguée tandis que son père regardait ailleurs. Caroline Donnely est la petite sœur très punaise et aussi le prince.
La distribution est identique depuis la création, excepté le rôle de la très jeune fille maintenant tenu par Léa Millet ; la comédienne, très émouvante, semble prisonnière et embarrassée de son corps frêle, et en même temps habitée par une force intérieure qui en impose, comme si elle était occupée à dompter sa peine jusque dans les inflexions de cette voix singulière au débit d’une mitraillette qui retiendrait ses coups.

L’espace scénique est abstrait et le talentueux Eric Soyer sculpte le noir en déclinant les scènes en clair-obscur. Tout se passe à l’intérieur d’un cube géant, boîte magique où se projette notre imaginaire. Une voix off douce au joli accent venu d’ailleurs tire le fil de l’histoire tandis qu’un homme en dessine dans l’air les contours. Avec rien d’autres que la lumière et le son, le palais surgit dans notre écran intérieur. De cour à jardin, on imagine l’allée qui conduit au palais invisible et bruissant dont l’entrée est gardée par deux plantons. Là se joueront les scènes clés avec en point d’orgue l’inattendue prestation musicale du prince qui interprète opportunément Father and son de Cat Stevens.

Orphelins tous deux, la très jeune fille et le prince se sont reconnus. L’auteur se garde de toute moralité et s’il y avait un happy end ce serait ce lien indéfectible qui désormais unit ces deux enfants qui valsent sur la piste, légers, délivrés des « mal-entendus » de toutes sortes.
Un enchantement d’une perfection qui devrait éclipser toutes les versions antérieures.

Cendrillon , une création théâtrale de Joël Pommerat. Avec Alfredo Cañavate (le père de la très jeune fille), Noémie Carcaud (la fée, la soeur), Caroline Donnelly (la seconde sœur, le prince), Catherine Mestoussis (la belle-mère), Damien Ricau (le narrateur), Léa Millet (la très jeune fille), Marcella Carrara (la voix du narrateur), Julien Desmet. Scénographie et lumière Eric Soyer. Costumes Isabelle Deffin. Son François Leymarie. Vidéo Renaud Rubiano. Musique originale Antonin Leymarie. Collaborateur artistique Philippe Carbonneaux. A Paris, théâtre de la Porte Saint Martin jusqu’au 19 juillet. Durée : 1h40. A partir de 10 ans. Réservation : 01 42 08 00 32
© Cici Olsson

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