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Critiques / Théâtre

Antigone 82 d’après Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon

par Corinne Denailles

Au coeur de la tragédie

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L’auteur Sorj Chalandon, journaliste à Libération puis au Canard enchaîné, a été reporter de guerre au Liban dans les années 1980, à l’époque de la guerre civile, mais aussi en Afghanistan, en Irak. Il a écrit Le Quatrième mur, dont s’inspire l’adaptation d’Arlette Namiand, comme une sorte d’exutoire aux émotions qu’il ne pouvait exprimer alors. Le personnage principal, Georges, alter ego de Chalandon, ne peut refuser à son ami malade Samuel Acounis, un Juif grec de Salonique, de prendre en charge la réalisation de son projet de mise en scène d’Antigone d’Anouilh au Liban. Par amitié, Georges s’embarque un peu naïvement dans cette aventure sans bien en mesurer les risques. Pris en charge à son arrivée par un chauffeur druze, il va rencontrer les acteurs pressentis par Acounis qui justifie son choix d’Antigone parce qu’il y est question de fierté et de terre. L’ambiguïté de la pièce, en son temps applaudie par la résistance et la collaboration pour des raisons opposées, laisse le champ ouvert pour que chacun, selon sa confession et sa position politique y trouve son compte. En effet, la distribution choisie rassemble un phalangiste chrétien, une Palestinienne sunnite, des chiites, une Chaldéenne, un chrétien maronite, sans oublier le chauffeur druze et le metteur en scène juif. L’objectif est d’ouvrir un espace de répit, de créer une trêve provisoire où chacun oublierait sa religion et son camp, de rêver une éclaircie pour éclairer les esprits aveuglés par la haine. Mais le vrai sujet est la guerre dans laquelle Georges se trouve jeté et engagé et qui assassinera ce beau projet avec l’horreur du massacre de Chatila en 1982.
Ce n’est pas la première fois que la puissance de frappe de ce texte magnifique inspire les metteurs en scène. La mise en scène de Jean-Paul Wenzel, quoique inégale, tire bien son épingle du jeu, particulièrement dans les scènes de répétition à Beyrouth où les personnages de confessions multiples maîtrisent plus ou moins bien les tensions qui les opposent, débattent du sens de la pièce dans le cadre de la guerre au Liban, peinent à s’oublier eux-mêmes pour se mettre au service de leurs personnages, parfois à l’inverse cèdent même à la tentation de les instrumentaliser. Mais le théâtre se heurte ici à sa propre essence qui est de représenter l’action et non de la décrire. Or la puissance du texte de Chalandon tient justement à son écriture drue, au plus près des êtres, de leurs traumatismes, des violences justement indicibles ; il use des mots comme un sniper de son arme et en même temps il ne cesse de parler d’espoir et de paix. La mort du chauffeur druze, remarquablement interprété par Hammou Graïa qui exprime admirablement ses contradictions intérieures, la haine pour Antigone la Palestinienne (Lou Wenzel) qui l’habite et qu’il combat, est un moment poignant du texte qui sur scène semble dévitalisé, réduit à un coup de feu et à la chute d’un corps. Pourtant dans son ensemble, le spectacle touche. Dans un espace tri-frontal qui abolit le quatrième mur théâtral, sans décor autre qu’un grand drap mangé par des flammes avec au sommet un rabat rouge sang, Nathan Gabily et Hassan Abd Alrahman, musiciens et acteurs, conjuguent guitare électrique et oud, comme une tentative de dialogue entre Orient et Occident. Dialogues que l’on retrouve dans les vidéos qui abolissent provisoirement les distances entre Paris et Beyrouth. Provisoirement en sécurité dans notre petit confort occidental, nous recevons les échos lointains des tragédies humaines. Antigone n’en finit pas de réclamer justice pour les hommes.

Antigone 82, d’après Le Quatrième mur de Sorj Chalandon ; adaptation Arlette Namiand ; mise en scène Jean-Paul Wenzel. Scénographie, Jean-Paul Wenzel ; costumes Cissou Winling ; lumières Juliette Romens ; son, Philippe Tivillier ; vidéo, Jérémy Oury. Avec Pierre Devérines, Pierre Giafferi, Pauline Belle, Hammou Graïa, Hassan Abd Alrahman, Nathan Gabily, Lou Wenzel, Fadila Belkebla, Jérémy Oury. Au théâtre de l’Épée de bois du jeudi au samedi à 20h30. Durée : 1h50.

Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon aux éditions Grasset, 2013.

Photo Jérôme Belin

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