Du 11 avril au 15 juillet 2025 à La Comédie-Française - Salle Richelieu.
Une Mouette d’après Anton Tchekhov par Elsa Granat.
Trois femmes en mal d’être conscientes de leurs capacités à se battre.

Dans la tradition d’une ré-appropriation des « classiques », Elsa Granat monte La Mouette en jouant, dit-elle, sur sa capacité à toucher un public contemporain - mettant l’accent sur la condition de la femme, ses désirs, ses succès et ses échecs. Artiste associée du Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis, la conceptrice regarde sa Mouette sous la dimension historique de la Salle Richelieu, puisant dans la mémoire théâtrale des acteurs la richesse d’incarnation des personnages de Tchekhov.
La fougue allègre de la mise en scène donne sa préférence au désir de créativité des femmes, un regard sur-éclairé sur l’affranchissement de celles-ci à travers l’invention personnelle et l’accomplissement de soi si recherché. Aussi Une Mouette débute-t-elle par une « ouverture d’imaginaire » - un préquel - sur le destin d’Arkadina actrice sur le déclin chez Tchekhov.
Tel un souffle violent qui viendrait de l’intime dans la rencontre irréversible de soi avec le monde et la vie quotidienne, se répand et s’impose l’amour du théâtre et de la vie, sur les planches, chez une actrice admirée et extravertie que son fils, un peu mis de côté, observe dans le sentiment d’être négligé face à l’Art maternel conçu comme plus grand que tout : cris et déclamations.
L’occasion d’un jeu sur les costumes magnifiques de la diva, la manière de revêtir les parures destinées à un monde onirique et de rêve où tout serait beau : Marina Hands pour Arkadina, l’actrice emblématique, évolue dans le don de son art, à l’écoute de ses seules impressions, loin de son fils Treplev : et les enfants jouent leur partition sur la scène - théâtre dans le théâtre.
A côté de la passion littéraire des mots et de l’incarnation scénique, demeure d’abord la dimension incontournable de l’Amour. Quand commence véritablement la pièce, s’épanouit la passion qui unit les personnages - le sentiment liant Arkadina à son amant Trigorine, écrivain en vogue et indécis dans la vie. Loïc Corbery dans le rôle est convaincant, attachant, rêveur et plutôt absent aux autres, un charme auquel la jeune voisine ardente de Treplev, Nina, dont celui-ci est amoureux, n’échappe pas, désirant à son tour jouer la comédie et éprouver le feu des sentiments.
Treplev écrit de son côté et met en scène : art et amour.
Nina interprétée par Adeline d’Hermy est juste, tellement vivante et tonique, admirative de la beauté artistique - écrire et jouer -, vivant pour son désir de s’accomplir sur scène, et amoureuse en même temps de Trigorine, l’infidèle.
Même Macha, taiseuse et mélancolique, s’exprime ouvertement, faisant le spectacle inédit de ses aspirations et de ses empêchements, en colère contre elle-même et contre le monde dont elle ne réussit pas à suffisamment se démettre. Julie Sicard est une Macha débridée et sortie de ses gonds, mais vraie.
Soit la révolte de trois femmes - Trois Soeurs ? - contre les désirs secrets et frustrés dans un concert sur-joué à trois voix sous influence hystérique et déjà sonorisées - pléonasme. Comme si le pouvoir de crier donnait plus de vérité à la douleur.
Adeline d’Hermy nuance sa prestation entre réserve et expression vive.
La mise en scène d’Elise Granat est malicieuse, ludique et acidulée - des tonalités à la Douanier-Rousseau, avec pour la villégiature à la campagne un paysage estival et verdoyant propice à la sieste et au pique-nique, humour d’un farniente sur des chaises de camping, chemise hawaïenne colorée et bermuda pour les hommes, chapeau de paille et robe légère pour les dames.
Tous les personnages de la petite communauté tchekhovienne sont convoqués avec précision, Bakary Sangaré pour Sorine, l’oncle aimé de Treplev et le frère d’Arkadina, Nicolas Lormeau pour le médecin raisonnable et sensé, Julien Frison pour Treplev tourmenté et en souffrance, Birane Ba pour le maître d’école toujours positif et époux délaissé de Macha, Dominique Parent pour Chamraïev l’intendant ; et de l’académie de la Comédie-Française, Édouard Blaimont et Blanche Sottou, régisseur et costumière…
Une Mouette illustrée et démonstrative qui n’en est pas moins appréciée du public, interpellé par tant d’émotions générées par ce désir de réussir sa vie en dépit de tout, et ne jamais abandonner.
Une Mouette, adaptation et mise en scène Elsa Granat, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, dramaturgie Laure Grisinger, scénographie Suzanne Barbaud, costumes Marion Moinet, lumières Vera Martins, son John M. Warts, conseil à la dramaturgie Jean-Michel Potiron, assistanat à la mise en scène Laurence Kélépikis, de l’académie de la Comédie-Française, assistanat à la mise en scène Aristeo Tordesillas, assistanat à la scénographie Anaïs Levieil, assistanat aux costumes Aurélia Bonaque Ferrat. Avec Julie Sicard, Loïc Corbery, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Adeline d’Hermy, Julien Frison, Marina Hands, Birane Ba, Dominique Parent et de l’académie de la Comédie-Française Édouard Blaimont Nikita, Blanche Sottou, et les enfants en alternance, Abel Bravard, Noam Butel, Sandro Butel, Marcus Grau, Gabrielle Christophorov, Jeanne Mitre Robin, Suzanne Morgensztern, Olympe Renard. Du 11 avril au 15 juillet 2025, en matinée 14h et soirée 20h30, à La Comédie-Française, Salle Richelieu, place Colette 75001Paris.
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Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage, Coll. Comédie-Française.



