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Critiques / Théâtre

Tristesse animal noir de Anja Hilling

par Jean Chollet

Retours de flammes

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Par une chaude journée d’été, trois couples ont décidé de profiter de la fraîcheur de la forêt. Sont engagés dans cette escapade, Paul et sa nouvelle compagne Miranda avec Gloria, leur bébé de trois mois, Jennifer, ex-épouse de Paul, accompagnée de son nouvel ami Flynn, et Oskar, frère de Jennifer, avec Martin son compagnon. Ils sont trentenaires ou quadragénaires, issus de classes moyennes. La promenade s’amorce sous les meilleurs auspices. Chacun s’extasie sur la beauté de la faune et de la flore en s’envoyant quelques piques, comme il sied parfois entre amis.

Après le repas du soir, ils s’endorment. Au milieu de la nuit, un incendie se déclare, probablement né des braises du barbecue mal éteint. La forêt est en flammes, les animaux pris au piège. Le petit groupe prend la fuite avec abattement et résignation. Ce sinistre, endeuillé par la mort horrible de la jeune Gloria, agit chez chacun des personnages comme un révélateur de leurs conditions. Il fait naître une prise de conscience de leurs élans et de leurs contradictions. Les repères volent en éclats. Pour eux rien ne sera plus comme avant. Le retour à la ville et à la solitude ne laisse filtrer que quelques faibles lueurs d’espoir pour continuer leurs routes. A moins que la catastrophe leur permettent de forger les moyens d’une renaissance pour un nouveau départ.

Structurée en trois parties, “La Fête” (avant), “Le Feu” (pendant), ”La Ville” (après), la pièce de l’Allemande Anja Hilling (née en 1975) déroute, subjugue ou fascine, par la forme et la liberté d’une écriture évolutive, alternant dialogues, narrations ou descriptions à travers les didascalies énoncées. Entre réalisme et poésie, se révèle un pouvoir suggestif qui tient aux aguets, émeut ou bouleverse.

On connaît depuis longtemps l’attirance de Stanislas Nordey pour un “théâtre de parole ”. Il a trouvé avec cette pièce matière à poursuivre et développer une création scénique identitaire. Elle est basée sur un rejet du réalisme, une direction d’acteurs stylisée, le plus souvent exprimée dans un rapport frontal, avec une économie de mouvements et une gestuelle limitée, mais caractéristique. L’ensemble mis au service de la perception et du prolongement expressif du langage. Ses plus récentes créations de textes de Richter ou Camus en illustraient le bien-fondé, mais il trouve ici une forme d’aboutissement tant sa création est d’une justesse confondante. Sa mise en scène précise entre en osmose avec les accents de la pièce dont il éclaire et nourrit la choralité.

La scénographie d’Emmanuel Clolus associe dans une forte expression plastique, l’évocation des localisations de la pièce en prenant distance avec le réel pour introduire des décalages et créer des images porteuses de sens. Si la forêt est représentée par une vaste toile illustrative, le pique-nique dans la clairière est évoqué par un support vertical engazonné suspendu, portant les accessoires du repas auxquels les personnages n’ont pas accès. L’incendie prend une force particulièrement expressive avec la multitude de petites lampes posées au sol et les lumières de Philippe Berthomé, avant qu’une pluie de cendres recouvre le plateau. Impressionnant et spectaculaire en provoquant l’imaginaire, comme la forte composition suivante et en relief d’un animal mort, avant de trouver la sobriété glacée d’un intérieur citadin.

Quant aux comédiens, ils portent avec une intensité rare la parole incandescente de Anja Hilling qui semble traverser leurs corps, et dont ils traduisent les tensions et les non-dits à travers les différentes formes d’expressions adoptées. De Valérie Dréville (Jennifer) à Laurent Sauvage (Paul) ou de Lamya Regragui (Miranda) à Vincent Dissez (Oskar), tous méritent d’être réunis dans un même hommage, tant ils apportent à travers leurs personnalités une perception pénétrante des mots et des nuances des sentiments exprimés. Ils concourent largement à la plénitude théâtrale de ce spectacle impressionnant à bien des titres.

Tristesse animal noir de Anja Hilling, traduction Silvia Berutti – Ronelt en collaboration avec Jean – Claude Berutti, mise en scène Stanislas Nordey, avec Vincent Dissez, Valérie Dréville, Thomas Gonzalez, Moanda Daddy Kamono, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Lamya Regragui, Laurent Sauvage. Scénographie Emmanuel Clolus, lumière Philippe Berthomé, son Michel Zurcher. Durée 2 h 20. Théâtre national de la Colline jusqu’au 2 février 2013.

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