Du 28 mars au 8 avril 2025 au TDV- Sarah Bernhardt à la La Coupole.
Thérèse et Isabelle de Violette Leduc par Marie Fortuit.
Une oeuvre censurée en son temps et prémonitoire de notre temps.

Déconcertante a été la réaction du comité de lecture des éditions Gallimard à l’esprit peu ouvert de l’époque -, en découvrant Ravages, roman de Violette Leduc sur des amours homosexuelles dont Simone de Beauvoir leur avait transmis le manuscrit. Le roman paru en 1955, est amputé de sa première partie Thérèse et Isabelle, publiée dans un tirage limité par un autre éditeur avant de sortir encore chez Gallimard en 1966 dans une version édulcorée. Le texte original paraît en 2020, réintégré dans un Ravages remanié en 2023.
Soit la version même qu’adapte à la scène l’inventive Marie Fortuit, y ajoutant des extraits d’autres oeuvres de Violette Leduc, comme La Chasse à l’amour, dernier volet de son autobiographie paru un an avant sa mort en 1973.
Pour décor et ambiance, les meubles d’un internat pour jeunes filles, lavabo blanc pour la toilette, trois lits rudimentaires - draps et couverture -, et à vue du public, les rituels du lever et du coucher des collégiennes, des séances empressées d’habillement et de dé-vêtement précautionneux des tenues, pour des êtres-marionnettes, jeunes figures manipulées d’un ordre coercitif.
Au lointain, un rideau à fronces cache ce qui ne saurait être vu - jeu entre le su et l’insu -, et à cour, le piano de la salle de solfège de Lucie Sansen, musicienne, chanteuse, surveillante d’internat à la fois rigide et espiègle, puis infirmière. La bienveillante s’endort sur son clavier : liberté pour les amantes. Musique classique et chansons contemporaines enchantent une atmosphère redoutable d’attente et de suspens - la peur des héroïnes d’être devinées.
Le duo féminin fait l’apprentissage de la sexualité et de la découverte du plaisir physique, « un gouffre », « un abîme », à la fois troublant et merveilleux, un inconnu fantastique à explorer pour Thérèse qui s’interroge et commente ses sensations les plus diffuses - le récit de l’histoire personnelle de l’auteure.
Et la metteuse en scène Marie Fortuit dédouble les figures scéniques des deux protagonistes, en les ajustant aux femmes de lettres Violette Leduc et Simone de Beauvoir. Elles sont dédoublées ; le personnage fictif et l’auteure Violette Leduc, sont interprétés successivement par Raphaëlle Rousseau, inquiète, incertaine mais vibrante et dévolue à sa passion naissante, une advenue à l’existence de soi en résonance juste avec l’autre. Et Isabelle et Simone sont incarnées par Louise Chevillotte, allure altière décidée qui domine ses émotions, sûre d’elle et initiatrice de l’aventure.
Les jeunes filles vivent leur naissance inaugurale à la sensualité dans l’ici et maintenant de la représentation, tandis que les femmes de lettres posent un regard distancié sur les situations vécues qu’elles commentent, dans l’alternance amusée d’un passé enfoui mais fondateur que Violette a su saisir, le reformulant par l’écriture - l’expérience d’une seconde et vraie vie.
L’auteure n’accepte pas le rejet douloureux de son manuscrit censuré, écrit autour de 1950 : sa foi est sincère dans le souvenir de cet amour perdu. Prise de dépression, Violette est soignée dans une maison de santé, visitée par Simone de Beauvoir qu’elle aime et qui l’engage à ne pas cesser d’écrire, tissant une oeuvre prémonitoire choquant son temps mais préparant bel et bien l’avenir.
Un spectacle de l’ombre devenu solaire : une histoire enfantine de très jeunes filles - suspens, angoisse d’être découvertes et « surprises » dans leurs débats amoureux nocturnes, une initiation à l’avènement intime qui finit sur les enjeux existentiels de l’écriture - planche de salut de celle qui se croit perdue -, belle déclamation expressive et re-création d’instants lumineux ultimes.
Thérèse et Isabelle de Violette Leduc (édit. Gallimard), mise en scène de Marie Fortuit - Compagnie Les Louves à minuit -, dramaturgie Rachel de Dardel, conseils chorégraphiques Leïla Ka, scénographie et costumes Marie La Rocca, maquillage Cécile Kretschmar, créations lumières Thomas Cottereau, création sonore Elisa Monteil, Avec Louise Chevillotte, Marine Helmlinger, Raphaëlle Rousseau et Lucie Sansen. Du 28 mars au 8 avril à 19h, dimanche 15h, au TDV - Sarah Bernhardt, Coupole, 2 place du Châtelet 75004 - Paris. theatredelaville-paris.com
Crédit photo : Marie Gioanni



