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Critiques / Théâtre

Tchekhov à la folie, La Demande en mariage et L’Ours

par Corinne Denailles

La veine drolatique de l’écrivain

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Deux courtes pièces comiques en un acte qui traitent du même sujet et sont généralement associées. Deux petits bijoux joliment mis en scène par Jean-Louis Benoît et interprétés par un trio d’acteurs épatant dans un décor unique empreint d’humour signé Jean Haas, d’abord frustre cuisine de ferme puis intérieur qu’on suppose plus distingué. La demande en mariage manque de tourner court parce que les parties se disputent la propriété d’un terrain minuscule. C’est qu’ils ont beau être voisins, voire amis, il ne s’agit pas de plaisanter avec ces choses-là. Au terme de violentes empoignades, de brusques reculades, de revirements sur l’aile en dérapage non contrôlés, on se sépare fâchés, dépités pour revenir aussitôt plein de bonnes intentions, elles-mêmes aussitôt balayées par une nouvelle tornade, vaisselle cassée et table renversée. C’est exsangues que les parties iront finalement conclure un mariage qui promet de belles engueulades entre deux personnalités explosives. Dans L’Ours il est encore question d’argent, et d’amour ; un créancier qui ne parvient pas à se faire payer décide d’occuper les lieux jusqu’à obtenir satisfaction. La débitrice, une veuve inconsolable tout à son chagrin, prend de haut ce fichu malotru, cet « ours » aux manières rustres qui crache un discours misogyne de la meilleure eau, s’emporte jusqu’à la provoquer en duel et tout à coup tombe amoureux de cette femme de caractère qui relève tous les défis et conquiert son cœur in extremis.
Il faut des tempéraments bien trempés pour interpréter ces rôles volcaniques. Jean-Paul Farré, Manuel Le lièvre et Emeline Bayart s’y entendent en la matière. Farré, qui joue le père un peu à l’ouest dans La Demande, est ensuite « l’ours » d’abord éructant et hors de lui puis doux agneau plein d’amour pour sa débitrice ; Manuel Le Lièvre, le prétendant Lomov de La Demande, constamment au bord de l’apoplexie, tient le rôle du valet de la veuve dans L’Ours. Emeline Bayart est excellente dans les rôles de la vieille fille à marier et de la veuve, personnages éruptifs jusqu’à ébranler le décor, incapables de maîtriser leur humeur et passent d’une colère tellurique à un chagrin enfantin. Douée d’un talent comique très expressionniste, elle cultive à merveille l’excès et un art certain d’occuper l’espace réel et mental. Si les personnages sont risibles, ils ne sont jamais ridicules ; ils portent en eux l’universel de la condition humaine, une caractéristique de l’œuvre de Tchekhov parfaitement traduite dans ces petites farces absurdes follement cocasses, « un théâtre de blague où tout doit paraître vrai » conduites par Jean-Louis Benoît à un train d’enfer.

Tchekhov à la folie. La Demande en mariage et L’Ours d’Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène Jean-Louis Benoît. Décor Jean Haas ; costumes Frédéric Olivier. Avec Emeline Bayart, Jean-Paul Farré et Manuel Le Lièvre. Au théâtre Poche-Montparnasse jusqu’au 14 juillet 2019 à 19h. Durée : 1h15.

Texte publié aux éditions Acte-Sud
© Victor Tonelli

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