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Critiques / Théâtre

Sizwe Banzi is dead de Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona

par Véronique Hotte

Comment survivre à l’apartheid, en dépit de tout.

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Écrite en 1972 dans le contexte de l’apartheid, Sizwe Banzi is dead de Athol Fugard est le fruit d’une collaboration avec les deux acteurs, John Kani et Winston Ntshona, qui ont conçu ensemble la fable tragi-comique. La première devant un public multiracial est interrompue par la police. La pièce est peu jouée en France, si ce n’est la mise en scène de Peter Brook, il y a quinze ans.

Sur Sizwe Banzi is dead, Athol Fugard écrit : “J’en suis aussi fier que de tout ce que j’ai déjà pu faire. Dans ses moments clés, c’est une célébration de la vie très joyeuse et merveilleuse.”

L’apartheid s’établit progressivement en Afrique du Sud comme système de gouvernement et modèle de société imposant « légalement » la séparation physique et territoriale et la hiérarchisation de quatre groupes raciaux : Blancs, Coloured, Indiens et Noirs.

En 1950, sont réglementées les identités raciales, interdites les relations sexuelles et l’union maritale entre membres de « races » différentes, réduite la liberté de déplacement des Noirs, et interdite toute remise en cause de cet ordre. L’apartheid légal se renforce avec la systématisation
des pass (1952), la promulgation du Separate Amenities Act et du Bantu Education Act (1953).

Au théâtre, Athol Fugard, de père irlandais et de mère afrikaner, exerce comme auteur et metteur en scène, et parfois acteur. En 1965, il dirige la troupe The Serpent Players, composée exclusivement d’acteurs noirs, que rejoignent ses compatriotes, John Kani et Winston Ntshona.

A travers le théâtre, les trois hommes dénoncent le régime alors en vigueur de l’apartheid, entre autres, avec trois pièces emblématiques, co-écrites par eux, Sizwe Banzi est mort (1972), Inculpation pour violation de la loi sur l’immoralité (1972) et L’Île (1973), trois pièces représentées à Londres, New-York et Paris, réunies en une trilogie : Statements.

Cette opposition à la politique raciale pratiquée dans son pays vaudra à Athol Fugard, entre 1967 et 1971, une confiscation de son passeport, et des périodes d’emprisonnement aux deux autres hommes. La dernière pièce écrite est The Bird Watchers, représentée dès 2011 au théâtre que l’auteur dirige au Cap, The Fugard Theatre. Parmi ses interprètes de prédilection, outre John Kani et Winston Ntshona, l’Américain Danny Glover et le Sud-Africain Zakes Mokae.

L’histoire du théâtre, riche en cette période d’interdits, doit beaucoup à l’œuvre d’Athol Fugard, ainsi Boesman and Lena (1969), ou son roman Tsotsi (1980), écrit en langue des townships et qui deviendra Mon nom est Tsotsi dans un film réalisé en 2006 par Gavin Hood. Un Africain peut-il rester un homme, au sens plein du terme, dans une société qui repose sur le racisme ?

Styles est le protagoniste qui accueille le public, un photographe doué pour faire jaillir les rêves de ses clients, quand ils posent devant son appareil. Jean-Louis Garçon dans le rôle est plein de verve et de gouaille, heureux d’en découdre, il raconte son histoire. Ouvrier d’usine automobile, à force de niaque et de volonté, il change de vie, devient photographe. La vocation se mérite : on se bat pour y parvenir. Les deux auteurs de la pièce ont quitté leur travail d’employé ou d’ouvrier pour devenir acteurs : une autre variation sur l’identité, selon le metteur en scène Jean-Michel Vier.

Jean-Louis Garçon encore interprète plus tard le personnage de Buntu, plus grave et responsable, qui accueille dans le township les autres, ses semblables ; le nom évoque l’Ubuntu, concept des langues bantoues du sud de l’Afrique, relié à l’hospitalité, la philosophie africaine.

Le troisième personnage, Sizwe Banzi, est migrant dans son propre pays : il doit disparaître pour continuer à exister. Il est nommé « The man », quand il surgit, un homme sans nom, un fantôme. On parle aussi sans le voir de Robert Zwellinzima, un fantôme qui a quelque chose à dire… N’en disons pas plus : Cyril Gueï incarne avec force à la fois le spectre et l’éveil du survivant qui se bat.

Pour le metteur en scène Jean-Michel Vier, dans un contexte de racisme et d’oppression, la pièce traite des questions d’identité existentielle et universelle. Hors des assignations sociales ou des clichés ethniques, qui sommes-nous et que faisons-nous de notre vie ? A nous de la choisir.

La scénographie est simple et efficace : fond de tissu, carte de géographie, dessin de ville idéale pour mettre en scène les photographiés sous leur meilleur jour. D’un logis de township, on passe dans les rues nocturnes où les projecteurs du studio se font les réverbères de Port Elizabeth.

Vitalité, humour et grandeur des personnages, à travers les épreuves et l’adversité. Face aux enjeux de survie, ils sont des icônes de liberté et de ressources inventives multiples. Authenticité, engagement et souplesse de jeu des interprètes qui donnent à voir toutes les promesses de combat et de résistance dont l’être humain est capable contre l’adversité et l’oppression.

Sizwe Banzi is dead, texte de Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona, mise en scène de Jean-Michel Vier, avec Jean-Louis Garçon et Cyril Gueï. A partir de 13 ans. Du 4 au 26 avril 2022, lundi 19h, mardi 19h et dimanche 17h au Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver 75011 - Paris. Tél : 01 48 06 72 34 theatredebelleville.com. Le 14 mai 2022, La Courée à Collégien (Seine et Marne). Le 11 octobre 2022, Théâtre de Villeneuve Saint-Georges (Val de Marne). Du 7 au 12 novembre 2022, Théâtre Dunois (Paris).
Crédit photo : Daniel Maunoury

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