Paul McCreesh et Christophe Rousset sont les maîtres d’œuvre du week-end d’ouverture.

Paul McCreesh et Christophe Rousset sont les maîtres d'œuvre du week-end d'ouverture.

FONDÉ EN 1983 PAR ANNE BLANCHARD, qui l’a dirigé pendant ces quatre décennies, le Festival de Beaune fête cet été son quarantième anniversaire. Ouvert également depuis dix ans au répertoire romantique, le festival a d’abord été exclusivement consacré à l’opéra baroque. Créé en un temps où la majeure partie des grands ensembles et chefs qui dominent le monde baroque aujourd’hui naissaient à la notoriété, le Festival de Beaune a offert un écrin à la plupart d’entre eux dès leurs débuts. Il est, aujourd’hui comme hier, le lieu de rencontres d’immenses musiciens. C’est ce que manifestaient les deux premières soirées de l’édition 2022, avec la présence successive à la baguette de Paul McCreesh à la tête du Gabrieli Consort & Players (fêtant lui aussi son 40e anniversaire et le célébrant par la présentation d’un King Arthur fascinant de vitalité et d’invention) et de Christophe Rousset à la tête de l’Ensemble qu’il a créé, Les Talens Lyriques – qui fêtent quant à eux leurs trente ans en 2022 et présentaient un opéra méconnu et passionnant de Carlo Pallavicino (1630-1688) : Le Amazzoni nell’isole fortunate.

Purcell ou l’art prosodique
Comme un Britten le saisit fort bien au 20e siècle en rendant hommage à l’Orpheus Britannicus dans maintes de ses œuvres vocales, on a affaire avec Purcell à une sorte de condensé de sens prosodique mettant au mieux en valeur le génie spécifique de la langue anglaise et de profonde poésie – alliage de lyrisme, de mélancolie et d’humour, à quoi s’ajoute un sens dramatique exceptionnel. La musique de Purcell saisit l’auditeur au cœur et le fait entrer dans un monde énergétique, puissamment architecturé, dont les arêtes prosodiques assurent la trame. Mais l’on pourrait dire aussi que, d’une certaine manière, l’intrigue importe peu. On peut ainsi écouter la plupart des opéras et semi-opéras de Purcell (sans parler même des odes, anthems ou autres pièces vocales) sans être le moins du monde armé de science musicale, de connaissance du poème ou du livret ni même de compréhension de la langue anglaise… C’est là le profond mystère d’un univers poético-musical si chargé d’archétypes et pourtant si peu codifié, que l’on peut se laisser porter par la richesse de la musique en n’éprouvant nulle crainte d’être laissé sur le chemin…

Engagement émotionnel
Il me semble que la très grande réussite, d’un ordre assez paradoxal, de ce King Arthur présenté par Paul McCreesh le 8 juillet dans la Cour des Hospices de Beaune, à la tête du Gabrieli Consort & Players tenait à l’extraordinaire maîtrise par tous les interprètes – instrumentistes, chanteurs et chef – de toutes les subtilités de la partition et de leur générosité à les partager, proposant ainsi à l’auditeur, malgré l’absence de représentation scénique et de sous-titres, une arche dramatique si bien soutenue par l’engagement émotionnel de chacun des chanteurs, instrumentistes et de leur chef, que la musique parlait d’elle-même. Bien sûr, il y a dans King Arthur au moins un « tube », connu de tous, tant il a été exploité dans des domaines autres que lyriques : c’est le fameux « Air du froid », immortalisé par Klaus Nomi, qui ne fut d’ailleurs peut-être pas le plus grand moment de la soirée, tant le tempo pris par Paul McCreesh était rapide, empêchant en quelque sorte l’auditeur de savourer toutes les harmonies magnifiques de cette séquence.

Chanter, diriger et écouter…
King Arthur est aussi nourri par la gouaille de la chanson populaire ou la tonicité des danses de village, alternées avec le raffinement d’airs beaucoup plus savants : c’est ce qui fait tout le charme de l’œuvre. Tous les interprètes en ont été de magnifiques passeurs : tant dans leurs interventions propres que dans leur écoute, littéralement mise en scène. L’une des spécificités de cet opéra « en concert » est en effet que chacun des chanteurs qui ne chantent pas sont invités à exposer de façon très émouvante, ou divertissante, leur écoute particulière, puisqu’ils sont tous constamment sur scène, même lorsqu’ils n’interviennent pas. Tandis que l’un rêve à l’on ne sait quel souvenir secret, laissant affleurer sur son visage une émotion que le spectateur peut fugitivement capter, l’autre se divertit ou échange avec son voisin telle plaisanterie, que l’on devine gaillarde ou enfantine…

Quant à Paul McCreesh, qui dirigeait la partition par cœur, on le voyait régulièrement, dans les moments où il laissait ses interprètes chanter sans direction, debout derrière eux, face public, tel un personnage mystérieux et magicien, peut-être la représentation d’une sorte d’Esprit de la musique, poser un regard plein de bienveillance et de sagesse sur ce qui se tramait là sous ses yeux. Grand moment.

Un opéra vénitien à découvrir
Avec l’opéra de Carlo Pallavicino présenté le lendemain à la Basilique Notre-Dame, on a pu découvrir l’un de ces compositeurs méconnus dont le Festival de Beaune a été le promoteur au long de ses quarante années d’existence. On peut ressentir une certaine appréhension à l’idée de ce type d’œuvre : va-t-on écouter un énième opéra seria, avec son lot d’interminables arias da capo, récitatifs et fioritures obligées… ? Et se dire, une fois encore, que le XVIIe et le XVIIIe siècle italiens ont produit beaucoup d’opéras qu’il vaudrait mieux laisser au placard ? Surprise très bienvenue : ce dramma per musica créé à Venise en 1679 vaut absolument d’être remis au goût du jour. Cela n’étonne pas de la part de Christophe Rousset, dont le goût très sûr est le garant d’une programmation toujours inventive et pertinente.

La puissance des femmes
Avec Le Amazzoni nell’isole fortunate (Les Amazones dans les îles fortunées), recréation en première française initiée par l’ensemble Les Talens Lyriques pour fêter son 30e anniversaire (en co-production avec le Festival de Musique de Potsdam Château de Sans-Souci), on a affaire à l’un de ces opéras vénitiens mettant en scène la puissance des femmes. Comme le souligne Olivier Rouvière, dans l’excellent texte de présentation qu’il a rédigé pour les notes de programme, Le Amazzoni nell’isole fortunate « se situe à égale distance » du Couronnement de Poppée (1642) de Monteverdi et d’Agrippina de Haendel (1709). On y apprend que Pallavicino est d’ailleurs l’auteur de deux autres ouvrages sur le thème des amazones : L’Amazone corsara, ossia Alvida (1686) et Antiope, regina delle amazoni (1689).

Ici encore, sans entrer dans le détail d’un action riche en rebondissements, soulignons simplement l’art consommé du compositeur à densifier l’action et les formes musicales dans lesquelles elle s’inscrit, de sorte que la musique est constamment changeante, inattendue, captivante dans ses contrastes et ses coups de théâtre. Pour mettre en valeur ces qualités dramatiques et musicales, Christophe Rousset, qui dirigé Les Talens Lyriques avec la sensibilité et la subtilité qui sont sa marque de fabrique, s’est entouré d’une équipe de chanteurs tout à fait convaincante. Ayant chanté l’œuvre à Potsdam quelques jours auparavant, dans la mise en espace très bienvenue réalisée par Nicola Raab, les interprètes semblent comme des poissons dans l’eau dans cette œuvre rare, donnant à entendre toutes la richesse expressive d’un opéra dont Christophe Rousset dit ceci : « Il s’agit d’une œuvre totalement vénitienne : on y trouve des couleurs, de l’intimité, du sang, du drame, du sexe, de l’amour et du pouvoir. C’est dans tous les cas une rareté qui n’a certainement pas été rejouée en Europe depuis le XVIIe siècle. ».

Photo : Festival de Beaune

Henry Purcell : King Arthur. Mhairi Lawson, Alren Lodge Campbell, Anna Denis, sopranos ; Matthew Long, Jeremy Budd, Christopher Fitzgerald Lombard, Tom Castle, ténors ; Ashley Riches, basse. Gabrieli Consort & Players, dir. Paul McCreesh. Cour des Hospices de Beaune, 8 juillet 2022

Carlo Pallavicino : Le Amazzoni nell’isole fortunate. Axelle Fanyo (Pulcheria), Anara Khassenova (Jocasta), Olivier Cesarini (Il Timore, Sultan), Marco Angiolini (Anapiet), Eleonore Gagey (Cillena, La Difficolta), Iryna Kyshliaruk (Florida), Clara Guillon (Il Genio, Auralba). Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. Basilique Notre-Dame de Beaune, 9 juillet 2022.

A propos de l'auteur
Hélène Pierrakos
Hélène Pierrakos

Journaliste et musicologue, Hélène Pierrakos a collaboré avec Le Monde de la Musique, Opéra International, L’Avant-Scène Opéra, Classica, etc. et produit des émissions sur France Musique, France Culture, la Radio Suisse Romande et, depuis 2007 :...

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