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Critiques / Opéra & Classique

Manon de Jules Massenet

par Jaime Estapà i Argemí

Une certaine confusion des styles

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« Manon » (1884) de Jules Massenet revient au Liceu de Barcelone après une absence de 21 ans. Voilà une œuvre qui traite, certes, de sujets difficiles et de situations glauques, mais sous des airs d’aimable légèreté imposée par les conventions de l’opéra comique et de la salle Favart à la fin du XIXème siècle. Or n’assiste-t-on pas à une transformation totale de l’œuvre ? Nos yeux ébahis, nos oreilles interdites sont totalement déconcertées devant un déchaînement de gesticulations, des torrents de pathos orchestral et vocal.

Manon de Massenet métamorphosée en Manon Lescaut de Puccini

La production – fortement inspirée de celle de l’ENO (English National Opera)-, en soi très réussie, pose donc le problème, tout à fait intéressant, de la perméabilité des genres, des styles. Dans ce cas précis, l’hyperbole vériste – remarquablement bien organisée – entre par effraction dans l’ordre mesuré – factice si l’on veut – requis par « l’opéra comique ». Le décor, le jeu des acteurs, l’ambiance créée par les figurants, sortis de l’imagination de David Mc Vicar, la baguette du chef et les élancements exagérés du chant, ont métamorphosé « Manon » de Jules Massenet en « Manon Lescaut » de Giacomo Puccini.

L’ingénue transformée en personnage dépravé

Il serait, bien sûr, impensable de représenter aujourd’hui « Manon » comme le firent au Liceu, Montserrat Caballé en 1968, et surtout Victoria de los Angeles en1946, 1947, 1956 et 1966. Il faut dire que déjà à l’époque, les spectateurs ironisaient sur cette Manon si lisse qui, après une vie de débauche arrivait toujours « vierge » aux portes de la mort. Mais était-il pour autant bien justifié de transformer notre ingénue en un personnage dépravé, grossièrement encanaillé ? Etait-il bien nécessaire de placer notre héroïne dans une salle de jeu où les orgies de toute sorte l’emportent sur les paris d’argent, dans le seul but d’exacerber un réalisme à tout crin ?
On ne crie pas ici au scandale d’un spectacle plus ou moins dévergondé, mais tout bonnement au fait que l’on ait représenté avec des conventions véristes – de surcroît en accord avec notre air du temps exhibitionniste – une œuvre qui fut écrite justement avec le parti pris de combattre ces mêmes conventions : « Nana » d’Emile Zola (1880) était clairement visée par Jules Massenet.

Le Pied de nez que David McVicar fait à Jules Massenet

Les histoires entre les hommes et les femmes se répètent inlassablement. Ce qui change, c’est la façon de les raconter, et le pied de nez que David Mc Vicar fait à Jules Massenet – avec la complicité de la fosse et de la scène -, fait fi de la tentative du compositeur de revenir, l’espace d’un instant, aux conventions artistiques du XVIIIème. C’est-à-dire à une certaine manière de raconter une histoire plus sophistiquée, moins évidente, qui permette un décodage à tiroirs : le public masculin de Favart à la fin du XIXème n’avait pas la même lecture de « Manon » que le public féminin.
Ce faisant, Mc Vicar nous prive donc d’une nuance artistique lourde de son poids historique.

La version sans faille de Inva Mula, Stefano Secco, Manuel Lanza

Lors de la représentation du 9 juillet, la dernière de la série, tout n’a pas été à jeter aux orties, bien au contraire. Il faut saluer le travail de Inva Mula et de Stefano Secco, car bien qu’ils n’aient pas pu se soustraire totalement aux exigences de la production, ils ont, ici et là, fait preuve d’une bonne connaissance des sources. Notamment vers la fin de l’histoire où ils se sont livrés totalement à leurs personnages avec ferveur, talent, et l’envie – contre vents et marées – de rendre son dû à César. Manuel Lanza a donné de Lescaut une version sans faille, bien travaillée et appliquée. Passons sur la prestation pénible de Samuel Ramey, tout à fait en bout de course, et félicitons sincèrement le travail de Francisco Vas qui a réalisé une création du personnage de Guillot de Montfontaine, à la hauteur de l’interprétation du grand Michel Sénéchal.

« Manon » Opéra comique en cinq actes, livret d’Henri Meilhac et de Philippe Gille fondé sur le roman « L’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » d’Antoine-François Prévost. Production English National Opera (Londres). Mise en scène de David Mc Vicar. Décors de Tanya McCallin. Direction musicale de Víctor Pablo Pérez. Chanteurs : Inva Mula, StefanoSecco, Manuel Lanza, Samuel Ramey, Didier Henry, Francisco Vas, Cristina Obregón, Marisa Martins, Anna Tobella, Luís Sintes, Claudia Schneider et autres. Gran Teatre del Liceu les 21, 24, 25, 27, 27, 28, 30 juin et les 1, 3, 6, 7, 9 juillet 2007.

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