Les Frères Karamazov par Sylvain Creuzevault

La belle démesure de Dostoïevski, écartelée entre le mysticisme et la chair.

Les Frères Karamazov par Sylvain Creuzevault

Après Les Démons (2018), L’Adolescent (2019) et Le Grand Inquisiteur (2020), Les Frères Karamazov est la dernière pièce du cycle Dostoïevski mis en scène par Sylvain Creuzevault, artiste associé à L’Odéon-Théâtre de l’Europe. Certaines scènes des Frères Karamazov sont très proches du texte original - ainsi, « La rébellion », le chapitre avec Aliocha et Ivan -, quand d’autres sont retravaillées et réécrites en répétition : le texte final est un alliage fidèle à l’esprit de l’oeuvre.

Le nom même de la famille Karamazov est dérivé de Karakozov, régicide qui a tenté en 66 d’assassiner le tsar régnant. Pour lors, les frères Karamazov ont tous de bonne raisons de vouloir tuer leur propre père indigne et absent. Qui l’a effectivement assassiné ? Peu Importe, seule compte l’aventure terrestre et scénique ici-bas, à l’ombre d’un dieu tout-puissant, vrai ou inventé.

Les Frères Karamazov raconte l’histoire de quatre fils qui ne fraient que peu entre eux et dont l’un est illégitime ; une symphonie développée sur trois plans. D’un côté, le monastère avec le starets Zossime - Sava Lolov, homme religieux plus vrai que nature mais sincère - directeur de conscience du plus jeune frère Aliocha, soit le thème de la foi orthodoxe chère à Dostoïevski.

De l’autre, le parricide, avec la famille maudite Karamazov dont le père odieux est un affairiste véreux, gérant de boîtes de nuit qui travaillent à l’ordre du monde, selon certains. Et ce jour-ci, Patrick Pineau sanguin et au bord de la crise de nerfs, joue le rôle, en alternance avec Nicolas Bouchaud dont on imagine la même force intense étudiée -, amoureux de Grouchenka - sensuelle et rieuse Servane Ducorps, façon Myriam Boyer. Cette même femme équivoque a séduit le fils aîné Dmitri qui abandonne pour elle la "pure" Katérina Ivanovna - Blanche Ripoche convaincante.

Enfin, est filé le thème des écoliers, en fin de représentation, pour les obsèques d’Ilioucha, jeune fils du capitaine Snéguiriov interprété par Frédéric Noaille, soit le leitmotiv des enfants à la fois victimes et criminels - ne serait-ce que du meurtre d’un chien ou de l’humiliation infligée à un père, alors que l’offensé lui-même voudrait pardonner -, métaphore filée du bourreau et de la victime regroupant les misérables exclus d’un monde qui les méprise : tous les appelés et enrôlés d’aujourd’hui.

Dans le décor à l’envers, retourné près du mur de lointain, est donné à voir le portrait furtif d’une famille de domestiques - peuple précaire et petit personnel paysan portant le masque de l’aliénation sociale, la métaphore contemporaine d’une même population prise en otage et manipulée.

« Les quatre frères Karamazov ne sont qu’un - Dostoïevski-le-seul - se dressant debout aux divers échelons de son être : Aliocha le pur et le saint - humilité et naïveté d’Arthur Igual -, muet complice du parricide ; Dmitri - excellent Vladislav Galard, romantique et imprévisible ,- le forcené et le charnel mais aussi le lyrique, qui voulait tuer mais qui n’a pas osé, et, plus haut sur l’échelle du crime, le couple valet-maître, Smerdiakov-Ivan : le bras qui tue et l’esprit qui désire le crime. » (Dostoïevski par lui-même, Dominique Arban, « Ecrivains de toujours », Le Seuil.) Smerdiakov (Blanche Ripoche) et Ivan (Sylvain Creuzevault) sont ainsi suspendus dans les airs, à la fin.

Aliocha fait le lien entre les trois mondes, le novice délégué par le starets vers le monde des hommes, mais en tant que Karamazov, il souhaite le parricide, convoitant aussi Grouchenka. Tenté, il est aussi porteur d’une mystique, celle du pardon pour la faute commise et la rédemption.

A la façon d’un entomologiste penché sur le laboratoire d’une boîte blanche grossie, examinant le fonctionnement des insectes, le metteur en scène Sylvain Creuzevault prend au pied de la lettre les images de punaises et de cafards dont les personnages usent pour se nommer et s’identifier - petites bêtes noires ou sombres, imprévisibles et approximatives, évoluant sans la moindre âme.

Dans la boîte, évoluent des personnages habités par le Mal et la Tentation - valeurs paradoxales mêlant la Charité, la Foi et l’Espérance -, porteurs d’une parole immédiate, vive et incisive, un flot verbal rageur, qui dit tout et son contraire, l’ignoble et le noble, le grotesque et le sublime - la vie.

Reviennent, insistantes, les images de puanteur et de putréfaction, de la victoire d’une mort imminente, tandis que les protagonistes s’expriment magistralement, entre dialectique et répétition, côtoyant des situations d’asservissement extrêmes - une cage humaine dévolue à la bestialité.

Les interprètes sont au plus près de la vérité de leur rôle, familière des excès et des hyperboles dans une fusion de paroles et de mouvements libres, le public est immergé dans ce bel excès.

Les banderoles et les affiches sur les murs, la vidéo du portrait immense des personnages, paraissent décalées et désuètes, face à l’emportement efficace et ambiant d’un flot de paroles.
Les êtres jouent leur va-tout à travers une présence scénique qui tente la dernière chose possible : l’ultime tentative de témoigner et prouver la légitimité de leur raison d’être et de vivre sur terre, risquant aussi de tout perdre quand vient la mort - convaincre l’autre d’exister et s’en convaincre.

Une troupe d’acteurs en folie, tonique et tonitruante, soulevée par la fureur de déclamer sur la scène, entre inventivité et musique - un miroir populaire, attachant et persuasif, tendu au public.

Les Frères Karamazov, d’après le roman de Fédor Dostoïevski, traduction française d’André Markowicz, mise en scène Sylvain Creuzevault, dramaturgie Julien Allavena, scénographie Jean-Baptiste Bellon, lumière Vyara Stefanova, création musique Sylvaine Hélary, Antonin Rayon, maquillage Mityl Brimeur, masques Loïc Nébréda, costumes Gwendoline Bouget, son Michaël Schaller, vidéo, accessoires Valentin Dabbadie. Du 6 au 22 janvier 2023, du mardi au samedi 19h30, dimanche 15h, à L’Odéon-Théâtre de l’Europe - dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Odéon 6è. Tél : 01 44 85 40 40 www.theatre-odeon.eu
Crédit photo : Simon Gosselin.

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Véronique Hotte

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