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Critiques / Théâtre

Le Cri d’Antigone de Loïc Guénin

par Véronique Hotte

Refuser enfin toutes les assignations obligées

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L’histoire d’Antigone est le récit d’une révolte originelle emblématique. Ressuscitée toujours, vivante et vivace, Antigone n’a cessé d’être décrite et dépeinte à travers les époques, de Sophocle à Hölderlin, de Honneger à Cocteau, d’Anouilh à Brecht, jusqu’à Bauchau… Autant d’hommes qui ont construit cette figure iconique de l’insoumission, figée dans la posture de « celle qui dit non ».

L’héroïne antique a-t-elle eu son mot à dire ? Et quels seraient ses mots dans le monde d’aujourd’hui au féminisme mieux « entendu » ? Que représente-t-elle de notre contemporanéité ?

Le compositeur Loïc Guénin s’est attaché plus particulièrement à la lecture de l’Antigone du roman d’Henri Bauchau (Actes Sud,1997) qui incarne les passions d’une jeune femme qui, après avoir accompagné son père, Oedipe, le roi aveugle, durant dix années, achève son parcours à Thèbes.

Escale dangereuse, Thèbes est aux prises avec la guerre entre les deux frères tant aimés d’Antigone, Etéocle et Polynice. Il en résulte pour la soeur responsable à la fois l’épreuve du doute, celle d’une joie simple élémentaire aussi et celle des déchirements cruels qui blessent l’âme. Puissante est la capacité féminine d’écoute et d’attention à la souffrance à travers l’expression des regrets de l’amour, de l’apaisement des blessures, de l’ambivalence des désirs, des mystères de la filiation.

Antigone pour Loïc Guénin serait l’hypocrisie d’un mythe qui ne dit pas son nom. La posture de la jeune femme se révèle finalement équivoque dans cette décision conventionnelle qu’elle prône et défend à vouloir rendre les honneurs à tout prix à son frère banni et exclu des funérailles les plus dignes.

N’est-elle pas prête à se laisser enfermer vivante, respectant ainsi la loi de son oncle Créon, le nouveau roi, représentant à lui seul le pouvoir patriarcal suprême ? Se détournant de tout regard politique, elle ne semble suivre que les rites des traditions familiales et religieuses :
Hommes, Men, Hombres, Männer, Oi Andres, Maschi, Dansei… Qu’avez-vous fait de moi ? (…) Je suis seule, je suis femme… Je mendie dans vos têtes. Je vous crève les yeux et je vomis mon désarroi…

Dans ce spectacle musical, Antigone est incarnée par Élise Chauvin. Deux figures en une sur le plateau, - elles sont un même corps -, qui posent la question de la place des femmes dans un monde où le patriarcat domine, la question du désir et de la relation entre les êtres à réinventer.
Am I just a body ? Non, répond le spectateur à part soi dans la salle non éclairée car il est temps qu’advienne un monde où les femmes ne soient plus définies par leur seul corps :

« Dans les quelques deux siècles d’enracinement de la démocratie occidentale, les femmes sont restées des citoyennes de façade, dotées certes des droits humains gravés dans le marbre des Constituions, mais toujours définies comme des sujets essentiellement privés, assignées au domestique et dépendantes des hommes, au sein d’un système patriarcal que les transformations modernes n’avaient pas détruit, pas même ébranlé. » (Camille Froidevaux-Metterie, Un corps à soi, Seul, 2021, citation extraite de la quatrième de couverture de l’opuscule de Loïc Guénin).

Thèbes – la ville, le peuple – est ici incarnée par un chœur amateur, formé par des spectatrices et spectateurs complices recrutés sur place et intervenant au plateau, installés dans la salle :
Tu as osé transgresser les lois ?… Puisque tu veux le scandale… Tant que je vivrai, aucune femme n’imposera sa loi.

Antigone s’agenouille sur la dépouille de son frère ensevelie sous un carré de feuilles d’automne dont elle se recouvre la tête. Auparavant, les musiciens auront surgi sur la scène, au moment des funérailles conventionnelles de l’autre frère, regagnant ensuite leurs instruments respectifs.

Le spectacle musical du Cri d’Antigone se lit comme une épopée sonore en six tableaux, incarnée par les instrumentistes et une artiste peintre qui tous laissent s’exprimer en eux les pensées de l’héroïne, ses souvenirs, ses errances, ses rêves et ses projections. Soit une invitation au débat lancée sur la place publique, un échange sur la révolte d’un personnage face à ses créateurs.

Antigone pourrait faire penser à Ulrike Meinhof, tête pensante du groupe terroriste d’extrême gauche de la bande à Baader, dite Fraction armée rouge. La prisonnière, telle Antigone - emmurée vivante -, supporte mal les conditions sévères de sa détention, privation, isolement, vexations :
« Qui ne meurt pas est enterré vivant, dans les prisons, les maisons de rééducation, dans les trous des cités satellites, dans le sinistre béton des tours résidentielles. » Elle se suicidera en 1976.

Sur le plateau de scène, l’entour d’une palissade-frontière - ouverture et clôture de l’espace au gré des états d’âme de la protagoniste : ce mur d’enfermement semble aller vers la transparence et la volatilité, vers un au-delà de l’obstacle, signe d’une liberté intérieure retrouvée, via la fresque de Maya Le Meur, vagues maritimes, envols d’oiseaux blancs d’une mer universelle.

Elise Chauvin dont la voix lyrique est particulièrement sublime dans les hauteurs, révèle au public un jeu éloquent sur le plateau, sculptant un corps scénique expressif, parfois debout et se pliant bien bas sur une terre indifférente, ou bien, se redressant, la tête en arrière rejetée, et couvrant les deux joues de ses mains, sous les lumières de Vincent Beaume, à la façon du Cri d’Edvard Munch, symbole expressionniste de l’être moderne saisi d’une crise d’angoisse existentielle.

Les instrumentistes ont tous droit à leur solo d’excellence, du baroque au rock et à la musique contemporaine, un entremêlement des genres qui casse les frontières et autorise les libérations et autres émancipations.

Un théâtre de sons, d’objets et de formes, un moment suspendu tissé de matière sonore et visuelle, qui porte un regard critique et stimulant sur l’un des mythes fondateurs de notre culture. 

« Une invitation à un cri à pousser ensemble, ici et maintenant » : le voeu accompli du spectacle.

Crédit photo : Vincent Beaume.
Le cri d’Antigone, livret, composition, direction artistique, percussions, claviers analogiques, informatique musicale Loïc Guénin, mise en scène Anne Monfort. Avec Vincent Lhermet à l’accordéon, Élise Chauvin à la voix, Alice Piérot au violon, Éric Brochard à la contrebasse, patch et informatique, Fabrice Favriou à la guitare électrique, Maya Le Meur artiste peintre, Vincent Beaume à la création et régie lumière, Yoann Coste à la régie son, Thierry Llorens à la régie générale et technique.
Le 13 mai 2022 dans le cadre du Festival Propagations, Festival d’art sonore et de création musicale, GMEM - Centre national de création musicale de Marseille, LE ZEF - Scène nationale de Marseille, à La Friche Belle de Mai à Marseille ( Bouches-du-Rhône). Le 10 novembre 2022, à la Cité musicale de Metz, L’Arsenal à Metz (Moselle). Production : le Phare à Lucioles, co-production : le ZEF - scène nationale de Marseille, le GMEM - Centre national de création musicale de Marseille, La Muse en Circuit - CNCM, le Cité musicale-Metz, la Courroie.
Crédit photo : Vincent Beaume.

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