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Critiques / Opéra & Classique

L’Enigma di Lea de Benet Casablancas

par Jaime Estapà i Argemí

Textes pédants, bruits sans éclat, voix superbes.

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On se souvient de la bronca que la mise en scène de Die Zaubertflöte-La Flûte Enchantée reçut à la Bastille en 2005. En plus d’avoir mis en place un décor qui rendait inaudibles les chanteurs, le directeur de scène -Allex Ollé (La Fura dels Baus)- avait troqué les textes parlés d’Emmanuel Schikaneder par ceux de Rafael Argullol, incompréhensibles, médiocres et surtout, malvenus. Treize ans plus tard, le poète, philosophe, dramaturge persiste et signe avec le livret de « L’enigma di Lea »

Histoire originale, « déjà vue ».

Ayant fait l’amour avec Dieu, Lea (devenue « la putain de Dieu » selon le librettiste) est dépositaire d’un secret. Deux êtres -Milleocchi et Milleboche- en gardiens attitrés, empêcheront Lea de le révéler. Trois « dames de la frontière », protégeront la volonté de la femme. Lea refuse de dévoiler son secret à trois artistes –Michele, Lorenzo et Augusto- mandatés par le Dr. Schicksal , psychologue et fondateur du plus ancien cirque du monde, qui lui proposent successivement des amours de type virginal, mystique et sexuel. Elle accepte finalement l’amour de Ram, le somnambule. Milleocchi et Millebocche essayent de s’y opposer, mais ils sont vaincus par les trois dames de la frontière. Lea et Ram font l’amour « en une relations symétrique du Dieu du principe (sic) ». Le somnambule (que l’on croyait aveugle) récupère alors la vue. Les dames de la frontière donnent, avec la phrase finale le sens profond de l’histoire « sans la foi, rien n’est possible à l’homme ». Tout ça pour ça.

L’histoire, artificiellement complexe, passablement obscure, bien que l’auteur s’efforce pour en donner des clés (il nous apprend que « Schicksal » signifie « destin » en allemand), veut donner l’impression de nouveauté et d’originalité. Il n’en est rien. Le librettiste s’est emparé de quelques personnages du « Zauberflöte », (on reconnait Pamina, Tamino, les trois dames, Monostratos,…) -l’opéra qu’il avait déjà torturé en 2005-, les a quelque peu secoués et les a fait parler avec des dialogues pédants et obscurs, au contenu pseudo philosophique, pesant et tarabiscoté, qui aurait intéressé, peut-être, les anciens gnostiques d’Alexandrie.

Sur le programme, contre la tradition, le nom du librettiste apparaît avec des caractères de la même importance que ceux du compositeur. C’est lui faire trop d’honneur.

Une fosse pleine de bruit et de fureur.

« L’enigma di Lea » est le premier opéra de Benet Casablancas. Malgré sa volonté d’originalité et son envie de modernité, la partition tombe dans le même piège que le livret : c’est du déjà-vu. La musique de Benet Casablancas, est tonitruante et excessive par moments, mais aussi plutôt tonale, bien structurée, académique. Puisqu’elle donne la priorité à la batterie et aux métaux, elle aurait semblé originale sans doute, même scandaleuse peut-être, vers l’an 1900. Adossée aux textes de Rafael Argullol, prétendument sophistiqués et aux personnages illogiques et glaçants du livret, elle se trouve en déphasage manifeste.

Josep Pons s’est plié aux exigences du compositeur. Il a dirigé l’orchestre du Grand Teatre avec conviction et dynamisme. Les sons sortaient de la fosse sans jamais perdre le contact avec les chœurs ni avec les solistes. Bien rythmés, excessivement bien modulés, ils faisaient ressortir tel ou tel pupitre, soulignant à chaque moment le personnage ou le point important à retenir. La direction de l’orchestre a facilité le suivi (on ne parle pas de compréhension) de l’histoire de la mystérieuse femme.

De belles voix

Sur scène, seule compensation de la soirée, le public a pu apprécier une belle collection de voix. Par son émission sans faille, mais aussi par sa maitrise de la scène, Xavier Sabata -Dr. Schicksal- a attiré l’œil et l’oreille du public présent et a recueilli les applaudissements les plus fournis. Récompense bien méritée pour l’artiste qui, par sa présence, par son art vocal a fait sentir, a créé peut-être même, des facettes du personnage agité et volubile telles que la perversité, la cruauté, la fragilité aussi. Allison Cook a incarné Lea avec application dramatique, attentive aux demandes de Carme Portaceli, qui l’a très bien dirigée. Son émission a couvert bien des aspects de la personnalité de Lea, allant de la supplique à l’exigence, de la soumission à l’arrogance, voir le mépris de ses prétendants. Elle a colorié sa voix en parfait accord avec le moment dramatique que vivait son personnage. José Antonio López, obligé de rester statique par des contraintes de l’histoire, a pu fixer son atention sur la voix. Son emission, claire, bien appuyée, obscurcie en accord avec les soufrances de son Ram, a complété le principal trio vocal. Au côtés des trois principaux protagonistes se sont également illustrés Felipe Bou -Milleocchi expresif, et doté d’un beau timbre-, et Juan Noval-Moro dans le rôle de l’artiste Augusto.
Ont complété la distribution, toujours à un très bon niveau les trois dames de la frontière, Sara Blanch, Anaïs Masllorens, Marta Infante, ainsi que les artistes David Alegret et Antonio Lozano.

Carme Portaceli, metteur en scène venue du théâtre, s’est mise totalement aux ordres du compositeur et du librettiste, c’est-à-dire de l’œuvre, avec la rigueur et la bonne volonté d’une débutante, qu’elle n’est pas. Elle a crée l’atmosphère propice pour que le drame puisse avoir lieu, en particulier grâce au décor bien conçu, fermé mais pas suffocant, signé Paco Azorín, et a donné aux acteurs les consignes nécessaires pour que l’action puisse avancer sans dramatisation excessive. Seul semble lui avoir échappé Xavier Sabata dont les nombreux excès dramatiques -qui ont pimenté la soirée- ont été manifestement hors de tout contrôle mais bien maitrisés par l’artiste lui-même. On a bien noté la coquette idée d’Antoni Belart le costumier : habiller les trois dames de la frontière en tortues Ninja. Leur présence détendait l’atmosphère à chaque apparition. Cela a été un point positif car toute histoire, aussi sérieuse, tragique et philosophique soit-elle, nécessite des moments de respiration.

L’enigma di Lea, opéra en trois parties de Benet Casablancas, livret de Rafael Argullol. Production Gran Teatre del Liceu. Mise en scène de Carme Portaceli . Décors de Paco Azorín. Costumes : Antonio Belart. Orchestre du Gran Teatre del Liceu. Direction musicale Josep Pons. Chanteurs : Allison Cook, José Antonio López, Sara Blanch, Anaïs Masllorens, Marta Infante, Sonia de Munck, Xavier Sabata, David Alegret, Antonio Lozano, Juan Noval-Moro .

Gran Teatre del Liceu les 9, 10, 12 et 13 février 2019.
http://www.liceubarcelona.com exploitation liceubarcelona.cat
Téléphone 902 53 33 53 +34 93 274 64 11 (International)

Photos Antoni Bofill

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