L’Avare de Molière par Jérôme Deschamps

Une comédie noire de résonance beckettienne

L'Avare de Molière par Jérôme Deschamps

Élise souhaite se marier avec Valère ; son frère Cléante veut épouser Mariane. Or, leur père, Harpagon, en décide autrement. Jetant son dévolu sur la jeune Mariane, il projette l’union de sa fille avec un vieux marchand et celle de son fils avec une riche veuve.

D’emblée, s’accomplit une opposition générationnelle - les jeunes contre les « vieux ».

Comédie amoureuse et comédie de caractère. L’Avare développe satire, quiproquo et ironie, ridiculisant le personnage éponyme du titre, que l’auteur interprétait avec jubilation.

S’inspirant de la pièce latine La Marmite de Plaute, Molière ré-invente une comédie en prose réactualisée- tyrannie domestique, mariage forcé, individualisme et misogynie. Avec la bataille des plus jeunes contre les excès d’une passion excessive pour l’argent : l’ancien nie toute compassion, méprise les autres et choisit la colère pour expression privilégiée.

Un homme de cinquante ans au moins le met, au XVII è siècle, dans la catégorie des barbons, estime en son temps Georges Couton. Costume et caractère disent la vieillesse :
« Rongé par une maladie du corps, qui pourrait bien être la tuberculose qu’on diagnostique et qu’on soigne alors très mal, Harpagon l’est aussi par une maladie de l’âme qui a pris la double forme de la lésine, c’est-à-dire d’une économie sordide et ingénieuse, et de l’avidité, de l’âpreté à s’enrichir par l’usure. Harpagon est à la fois ladre et usurier. »

Rognant sur les dépenses de la maison, il ne s’humanise pas non plus à travers l’amour : il minimise la rétribution de l’entremetteuse comme les cadeaux à sa « promise ».
Usurier, il est informé par des rabatteurs qui lui indiquent des emprunteurs à capacités de paiement - des débiteurs forcés à emprunter à 40% environ… Son fils en est la victime.

Personnage principal, la cassette, si lourde soit-elle, « symbolise toute la déchéance d’une âme ; elle est l’âme, elle est le coeur d’Harpagon ; elle est son vice et sa malédiction. »

Jérôme Deschamps dans le rôle-titre correspond au portrait des dessins d’époque, habit noir et fraise blanche, si ce n’est la mobilité tristement comique d’un ventre rond et saillant. L’Avare n’est décidément pas beau, certes moralement, mais physiquement aussi - : lippe charnue pendante, yeux tombants, expression d’un mécontentement constant - entre les rappels des intonations et des mimiques d’un Gabin bougon, d’un Coluche sans humour ni sourire et un Jérôme Deschamps, sûr d’en imposer, satisfait de sa composition maudite.

L’horrible personnage apparaît sur la scène avec des gants rouges et une petite pelle accrochée à sa taille - comique appuyé des outils de prédilection pour creuser la terre et enterrer tous les louis d’or qu’on voudrait. Une allure mi-luciférienne et mi-beckettienne.

Résonne ainsi la portée anti-éthique et anti-existentielle de l’âpreté au gain : le texte s’entend philosophiquement, chacun étant sûr de son fait face au néant. Le barbon - cadavre en attente - fait de son argent un paravent contre la mort et la poussière qui en résulte, le désir de s’enrichir détruisant tout, amour filial, amour paternel, amour tout court.

Or, heureusement, la vie n’en continue pas moins pour les jeunes gens : Elise, (Flore Babled, Bénédicte Choisnet, en alternance), et Mariane (Louise Legendre) composent des figures enjouées et vivantes, à côté de leurs amants, Valère (Geert Van Herwijnen) et Cléante (Stanislas Roquette), de beaux tempéraments vifs, déterminés et convaincants.

Les autres personnages, l’entremetteuse Frosine (Lorella Cravotta) joue avec facétie, de même, Yves Robin pour les seconds rôles, sans oublier Maître Jacques (Vincent Debost) et La Flèche ou La Merluche (Hervé Lassïnce) avec Brindavoine et Anselme (Fred Epaud).

Une comédie noire inattendue et réussie dont les manifestations chorales de tendresse - fraternelle, sororale et amoureuse - livrent sur la scène une joie de vivre immédiate et communicative qui sape tous les grincements et les amertumes des grincheux insatisfaits.

L’Avare de Molière (Gallimard, Folio), mise en scène de Jérôme Deschamps. Décor Félix Deschamps Mak, costumes et accessoires Macha Makeïeff, lumières Bertrand Couderc. Du 6 au 21 octobre 2022, mardi, mercredi, vendredi, samedi 20h, jeudi 19h30, dimanche 16h, Théâtre National Populaire de Villeurbanne. Du 15 au 20 novembre 2022, Théâtre Montansier, Versailles. Du 2 au 3 février 2023, Théâtre de Narbonne. Les 4 et 5 mars 2023, Théâtre de l’Olivier, Istres. Du 5 au 29 avril 2023, Théâtre de la Ville (Abbesses), Paris. Les 10 et 11 mai 2023, Théâtre de Chartresn Scène conventionnée d’Intérêt national - Art et Création.
Crédit photo : Justine Parisot

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Véronique Hotte

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