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Critiques / Opéra & Classique

Krol Roger de Karol Szymanowski

par Jaime Estapà i Argemí

Une production abstraite parfaitement lisible

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Une époque tumultueuse de l’histoire de la Sicile

L’opéra de Karol Szymanowski (1882-1937) met en scène le premier roi de Sicile, Roger II (1095-1154) issu de la fratrie normande dont le principal représentant avait été Guillaume dit “le Conquérant”, envahisseur de l’Angleterre en 1066. Roger II régna donc à l’époque des croisades (1095-1291), lorsque la Sicile, par sa situation centrale dans la Méditerranée, était convoitée tout à la fois par l’Empereur de Byzance, les arabes de Tunisie (expulsés de l’île en 1091 par Robert Guiscard de Hauteville, oncle de Roger II, après trente ans de luttes), par le Pape (en lutte ouverte contre Byzance depuis le schisme de 1054), et aussi par l’Empire Germanique. Terre de confrontations armées, la Sicile était aussi alors un lieu très riche en échanges économiques et culturels. Roger II toléra les cultes judaïque et islamique ; roi bâtisseur, il tint compte des cultures présentes dans l’île, qu’il intégra dans bon nombre de constructions créant ainsi le style dit arabo-normand, synthèse des arts roman, byzantin et arabe. Par le mariage de sa fille avec l’empereur germain Henry VI, la Sicile devint plus tard partie de l’Empire Germanique sous l’autorité de son petit fils Frédéric II.

Ultérieurement, mal gouvernée par la maison d’Anjou – Charles I frère de Saint Louis-, l’île vécut en 1282 les émeutes connues sous le nom des Vêpres siciliennes. Ces périodes historiques très agitées avaient attiré, avant celui de Karol Szimanowski, l’intérêt pour la Sicile de compositeurs comme Gioacchino Rossini (Tancredi 1813), Giacomo Meyerbeer (Robert le diable, 1831), Giuseppe Verdi ( Les vêpres siciliennes 1855), et sans doute de bien d’autres encore.

Un compositeur qui se met en scène.

Lors de son deuxième voyage en Sicile en 1914 le compositeur polonais Karol Szymanowski, conquis par les contrastes entre l’ascétisme des églises catholiques romanes et l’exubérance de l’influence arabe, mais aussi par le climat et la grandeur des paysages de l’île, décida de composer un opéra. Il prit comme personnage central le roi Roger II auquel il prêta alors ses doutes et problèmes personnels : l’opéra raconte la tentation homosexuelle subie et vaincue par le roi, symbolisée par la lutte entre Dionysos, un beau berger qui prêche la paix et l’amour, et Apollon, la brillance du soleil. C’est l’attitude d’ouverture culturelle et religieuse du roi historique qui détermina, dit-on, le choix du personnage. Quelles qu’aient été les éventuelles hésitations de Roger II sur sa sexualité, l’idée de Karol Szymanowski fut bien d’exposer les siennes propres. On sait que, bien que d’éducation catholique, il entretint des relations qualifiées comme « très proches » avec son cousin Jaroslaw Iwaszkiewicz –auteur du livret de l’opéra- ainsi qu’avec un jeune danseur, Boris Kochno, qui fut plus tard l’amant du promoteur russe Serge de Diaghilev et du compositeur américain Cole Porter.

Le musicien polonais travailla pendant six ans sur Le roi Roger qu’il présenta en 1926 à Varsovie. Sa musique exprime les hésitations du roi dans un langage harmonique et chromatique et dans un style où l’on trouve des influences multiples allant de Richard Wagner à Maurice Ravel.

Une production abstraite et parfaitement lisible.

La production du Liceu et du Festival de Bregenz vue le 14 novembre à Barcelone a dépassé tous les espoirs. Les options claires, simples et lisibles, bien qu’abstraites, prises par le metteur en scène David Putney – diamétralement opposées à celles de Krzysztof Warlikowski à Paris (webthea du 22 juin 2009)- ont gommé toute référence au temps historique comme au lieu ; le décor de Raimund Bauer était un simple escalier, mais la musique à elle seule évoquait sans ambiguïté successivement l’Eglise, le Palais du roi et l’endroit orgiaque. En privant le protagoniste de son statut royal, David Putney a présenté une personne humaine tout simplement. Dès lors, le roi privé de sceptre et de couronne, tout un chacun a fait sienne sa lutte entre les concepts hérités que sont le « bien » et le « mal ».

Une interprétation sans faute

Bien appuyés par l’orchestre du Liceu, qui s’est surpassé à cette occasion, sous la direction de Josep Pons, les quatre personnages principaux ont été interprétés par des artistes aussi adroits dans le jeu que dans le chant. Par sa force contenue, par son apparente mansuétude et par la douceur de ses propos ce fut Will Hartmann, Dionysos sous la forme du berger, qui emporta les applaudissements les plus nourris, mais le public – qui découvrait la musique de Karol Szymanowski -, a aussi récompensé à juste titre la performance faite de bruit et de furie de son partenaire Scott Hendricks, le roi Roger. La performance d’Anne Schwanewilms –Roksana-, vocalement impeccable, sensuelle, voluptueuse, et la présence efficace et discrète d’un grand artiste local –Francisco Vas dans le rôle périlleux du conseiller Edrisi- ont été également appréciées par le public. Daniel Borowski –L’Archevêque- et Jadwiga Rappé -la Diaconesse- ont complété la distribution. Le chœur du Liceu, dirigé par José Luis Basso, a traduit à la perfection les émotions, ascétiques ou païennes, du peuple sicilien contenues dans les sublimes parties chorales de l’opéra.

Król Roger opéra en trois actes de Karol Szymanowski, livret de Jaroslaw Iwaszkiewicz fondé sur les « Bacchantes » d’Euripide. Production du Gran Teatre del Liceu et du Festival de Bregenz. Mise en scène de David Pountney. Décors de Raimund Bauer. Direction musicale de Josep Pons. Chanteurs : Scott Hendricks, Anne Schwanewilms, Will Hartmann, Francisco Vas, Daniel Borowski, Jadwiga Rappé.

Gran Teatre del Liceu les 2, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 16 novembre 2009.

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