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Critiques / Opéra & Classique

Jenůfa ou l’art des alliages

par Hélène Pierrakos

Entre réalité crue et folklorisme, le Grand-Théâtre de Genève présente une Jenůfa puisssante et ciselée.

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ŒUVRE D’UN COMPOSITEUR AU SOMMET DE SON ART, âgé de cinquante ans lorsqu’il présente au public en 1904 son troisième opéra, Jenůfa est aussi l’œuvre qui inaugure véritablement la carrière publique de Leoš Janáček, dont la gloire ira désormais grandissant. Pour l’auditeur, le trait le plus saillant de ce chef-d’œuvre est peut-être l’alliage de cruauté et du tendresse du livret, mais aussi la rencontre fascinante entre la psychologie musicale la plus aiguë et une certaine acceptation des codes de la musique populaire, suscitant chez le compositeur une très riche écriture. On passe ainsi, tout au long de l’opéra, par des séquences de grande tension dramatique, liés à des paroxysmes sentimentaux ou des actes d’une violence extrême (le meurtre d’un nouveau-né par sa grand-mère en étant le moment le plus éprouvant) à des plages musicales d’une profonde plénitude. Tout cela entrecoupé de séquences ancrées dans le monde populaire, dans le livret comme dans la musique, un discours dont Leoš Janáček est un grand maître – lui qui a travaillé tout au long de sa vie, non seulement sur les folklores musicaux de son pays, mais aussi, encore plus essentiellement, sur les sonorités et les rythmes de la langue tchèque, c’est-à-dire sur leurs pouvoirs proprement musicaux…

Un drame villageois
Inspiré d’un drame de Gabriela Preissová, Její pastorkyňa (« Sa belle-fille »), l’opéra déroule en effet une tragédie aux ressorts très puissants : amour non partagé, jalousie et trahison, enfantement dans la solitude et meurtre de l’enfant, culpabilité et châtiment, honte de l’individu pris dans un réseau de conflits entre la force de ses sentiments et l’attente des autres, innocence et culpabilité, société villageoise lourde de ses conventions qui emprisonne chacun dans un destin obligé, etc. Comme si le compositeur s’attachait avant tout à faire apparaître, et ce dès les premières mesures, la tension entre la vérité des êtres et le destin qui dévie le cours de leurs existences. Les sonorités de xylophone du prélude de Jenůfa, peut-être destinées à évoquer le cliquetis du moulin, sont aussi composées en un bruit continu, comme la représentation du temps qui passe et qui broie. Ce motif très caractérisé ponctue ainsi tout le premier acte.

Un chemin ouvert
La qualité première de la mise en scène de Tatjana Gürbaca, s’appuyant de façon très efficace et forte sur la scénographie de Henrik Ahr, est la clarté de sa vision, dans l’acceptation pleine et entière de toutes les subtilités psychologiques et sonores de la musique de Janáček, elles-mêmes mises en valeur par une direction musicale remarquable et sensible. Avec un décor figurant tout à la fois la charpente du moulin et un escalier aux marches très élevées sur lequel évoluent tous les personnages, les différents épisodes du drame se déroulent dans ce cadre unique, ce qui donne encore plus de force à tous les événements qui surviennent. La forme géométrique que dessine cette charpente-escalier est une sorte d’immense triangle, favorable également à la suggestion d’un monde de type spirituel, idéaliste – comme le serait la vision d’une nef d’église ou de la perspective aux lignes fuyantes d’un chemin ouvert devant le spectateur…

Remarquable prise de rôle pour Corinne Winters
La très belle réalisation scénique de cette production est favorisée par l’interprétation merveilleuse du rôle-titre, tenu par une jeune chanteuse plus que prometteuse, Corinne Winters, déjà acclamée dans le monde entier en particulier dans le rôle-titre de La Traviata, mais aussi celui de la Desdémone d’Otello de Verdi. Ici, elle propose une Jenůfa profondément émouvante et subtile, dessinant avec un art accompli toutes les nuances du personnage – entre force et vulnérabilité, candeur et maturité, alliance en elle de deux positions familiales et temporelles : celle de la fille d’une mère puissante et terrifiante, malgré son amour, et celle de la mère d’un enfant qui ne vivra que quelques jours, et dont le deuil la marquera pour toujours, d’autant que cet enfant sera assassiné par sa propre mère adoptive…

Une Kostelnička de légende…
Evelyn Herlitzius, grande interprète des opéras de Wagner et de Richard Strauss, mais aussi du rôle-titre de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, est une Sacristine exceptionnelle, passant de la tendresse à l’autorité puis à une folie meurtrière grandissante, avec un art théâtral et vocal consommé. On reste pétrifié par ce rôle imaginé par Gabriela Preissova et repris par Janáček et qui englobe d’une certaine manière tous les possibles d’un être humain, de la plus profonde douceur à la plus grande dureté, et surtout par la façon dont Evelyn Herlitzius parvient à déployer, par la richesse de sa voix et par son imagination dramatique, tous les détours d’un personnage aussi complexe – sans même parler du déferlement de moyens musicaux que le rôle exige, jusqu’au cri le plus terrifiant… Son interprétation a conquis le public genevois, qui l’a acclamée, à raison.

Du côté des hommes
Les deux principaux rôles masculins sont excellement tenus par deux chanteurs très convaincants, chacun dans leur genre : Števa Buryja, qu’aime Jenůfa,, homme volage qui ne l’épousera pas, bien qu’il soit le père de son enfant, est campé de façon très convaincante par Ladislav Elgr – une belle prestance vocale et théâtrale, versant peut-être de façon un peu excessive vers l’ébriété permanente, dans une mise en scène qui en fait l’homme peu fiable et le montre par des gestes indécis, une inquiétante mobilité, un manque de solidité… Daniel Brenna qui interprète son demi-frère, amoureux éperdu de Jenůfa, est un Laca émouvant dans son apparente balourdise, qui n’est au fond qu’absence de sens du mensonge et de la manipulation de l’autre. Tatjana Gürbaca en fait un être profondément fragile, malgré sa brutalité passagère, et c’est bienvenu.

On est aussi très convaincu et touché par le rôle de la vieille Burya, la grand-mère et propriétaire du moulin, tenu par Carole Wilson, voix prenante et forte personnalité, évoluant sur scène avec un mélange d’autorité et de distance observatrice, comme un personnage-témoin qui ouvrirait l’histoire mais n’aurait pas le pouvoir d’en détourner le cours…

Pour la musique !
Hors même la grande qualité des solistes (et d’ailleurs des chœurs,, ceux du Grand Théâtre de Genève, qui sont également remarquables dans leur travail sur la langue tchèque et les sonorités d’inspiration folklorique qu’a imaginées pour eux le compositeur), c’est véritablement la direction très inspirée du chef tchèque Tomáš Hanus qui tient tout le spectacle : l’alliage de vitalité nerveuse et de profonde poésie, de tension dramatique et d’humanité qui caractérise sa direction nous a entièrement conquis.

Photo : Carole Parodi

Leoš Janáček : Jenůfa. Corinne Winters (Jenůfa), Evelyn Herlitzius (La Sacristine), Carole Wilson (La Grand-mère), Daniel Brenna (Laca), Ladislav Elgr (Števa), Clara Guillon / Borbala Szuromi (Jano), Michael Mofidian (Le Maire), Céline Kot (La femme du maire), Eugénie Joneau (Karolka). Mise en scène : Tatjana Gürbaca, scénographie : Henrik Ahr. Orchestre de la Suisse romande, Chœur du Grand Théâtre de Genève, direction musicale : Tomáš Hanus. Grand Théâtre de Genève, 3 mai 2022. Prochaines représentations : 9, 11 et 13 mai.

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