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Critiques / Théâtre

Je m’en vais mais l’Etat demeure de Hugues Duchêne

par Véronique Hotte

Le démontage du politique par une troupe facétieuse

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Depuis l’élection du dernier Président de la République, Emmanuel Macron, Hugues Duchêne s’autorise une expérience totale : l’écriture permanente d’une longue pièce de théâtre visant à transcrire les évolutions politiques de la France contemporaine.

Avec le Royal Velours, compagnie fondée avec ses anciens camarades de l’Académie de la Comédie-Française, il met en scène des événements politiques largement médiatisés, et d’autres moments de sa vie privée, comme la naissance de ses deux neveux, la mort de son oncle. Pour lors, le spectacle s’adresse à son neveu de cinq ans, étonné devant Le Dragon de Royale de Luxe à Calais.

Le metteur en scène a l’art de projeter des photos géantes sur le mur du lointain qui font mouche. Il a à sa disposition, dit-il, son bagout, des vieux badges et une carte culture pour aborder les VIP.
Il est apprenti-reporter, et souvent, prend des clichés des événements publics vécus intimement : photos d’hommes politiques, des conseillers, des candidats à la Présidentielle, où le sujet et personnage est souvent pris de dos et bras levés en V, par ce photographe prestement accroupi.

Chaque heure de spectacle - un épisode - est centrée sur une thématique institutionnelle. La première relate l’année de l’élection présidentielle de 2017, l’actualité judiciaire et les procès terroristes de 2017/2018. La suite a trait au monde parlementaire, à la crise des Gilets Jaunes. L’année médiatique avant l’ère du Covid traite des questions de communication et de journalisme.

Pour mettre à distance la pandémie, s’imposent les sujets diplomatiques des années 2020/2021 avec la question de l’influence française sur la scène internationale. Enfin, c’est 2021/2022, année exécutive, dernière heure du spectacle et boucle qui se referme, soit l’élection présidentielle 2022.

Voici quelques extraits du contrat qu’Hugues Duchêne élabore avec malice et fantaisie :

Je m’en vais mais l’État demeure est une pièce de théâtre dont l’histoire débute en septembre 2016 et se termine à la date du jour où le spectacle est joué devant les spectateurs… L’auteur va partout où il se passe quelque chose de symbolique et de révélateur de l’État de notre pays. Partout, en France, et parfois à l’étranger. Il va plutôt là où il n’a pas le droit d’aller, il a un abonnement TGV max. Ou une carte Liberté. Il tente d’entrer en relation avec des gens qu’il ne croiserait pas le reste du temps :
- des hommes de pouvoir : politiques, financiers, publicitaires, intellectuels, spin doctors, dirigeants médiatiques, diplomates, héritiers, chirurgiens et avocats, espions et militaires, grands couturiers, pilotes, etc.
- des hommes sans pouvoir.
L’auteur s’engage personnellement dans des situations qu’il éviterait le reste du temps. »


Hugues Duchêne s’attache aussi à la dé-construction de la « théorie du complot ». Le spectacle présente un monde complexe, fragmenté, chaotique, où chaque personnage doit composer ses décisions avec des vents contraires. Le spectacle s’oppose aux thèses complotistes en vogue chez les jeunes et chez Hugues, quand il était adolescent : il est bien placé pour pouvoir en parler.

Les situations bougent, insaisissables, relevant de telle obédience politique lors de la campagne pour une présidentielle, et les QG de campagne sont privilégiés. En vrac, évocation du Mouvement des Jeunes Socialistes, Calais et le démantèlement de la jungle, Mélenchon et le vote des jeunes, Macron et le vote des vieux.

Au second tour de la présidentielle 2017, Marine Le Pen est à moins de 10% à Paris contre 62% à Calais ; pour l’auteur, La France périphérique de Christophe Guilluy est un ouvrage référentiel.

Ensuite, la justice et les procès, Tron, Jawad, Carlos et Lula. L’auteur est allé aux Etats-Unis, quand Trump s’est fait élire, et au Brésil à l’élection de Bolsonaro. L’Assemblée nationale, François Ruffin, Benjamin Griveaux pour les Municipales à Paris, et l’atmosphère plombée imposée par les mesures de confinement contre le Covid.

Et l’idée de partir à l’étranger est récurrente, Beyrouth au moment de l’explosion du port libanais- il y restera un mois. L’auteur aurait voulu suivre également l’Opération Barkhane, ce qui est possible par le biais du ministère des Affaires étrangères, avant que le Covid ne ferme les frontières.

Un plateau vide, des chaises, un piano, une batterie, des loges à vue dans l’ombre, à cour et à jardin, et des vestiaires de vêtements suspendus à leurs cintres que les interprètes rejoignent furtivement, pour changer de vêture et d’allure, selon les situations qui se succèdent intensément.

Il faut dire que les acteurs se dépensent et se démènent, changeant de posture, criant leurs invectives politiques ou mimant certaines personnalités connues.

Hugues Duchêne d’abord, plutôt bon enfant et honnête, naïf mais malin, qui se met en avant pour prendre en charge sa narration, puis se met à distance pour laisser place à ses comparses.

Ceux-ci se métamorphosent sans cesse - Théo Comby-Lemaître, Laurent Robert, Gabriel Tur/Robin Goupil -, ils arpentent la scène - Laurent Robert s’allonge sur le ventre, simulant le cadavre de Robert Boulin dont la mort pose toujours question -, ils jouent de la batterie ou bien de la guitare et incarnent des caractères d’aujourd’hui avec humour et recul.

Les actrices sont particulièrement convaincantes pour tous les rôles interprétés : Marianna Granci est excellente dans toutes les figures proposées, et pour Eric Zemmour dit Z, elle porte un masque significatif, épousant la gestuelle voûtée identifiable, bras lancés en avant et regard un peu triste.

Notons au-delà de cette prestation réussie que la session consacrée à Zemmour est bien trop longue, insistante et récurrente, pesante et presque gênante.

Juliette Damy rayonne à travers les silhouettes de femmes longilignes et bien sous tout rapport, interprétant Sarah Knafo, collaboratrice et compagne de Z, et d’autres figures féminines ou masculines en lice. De son côté, Vanessa Bile-Audouard incarne avec pugnacité les êtres les plus improbables, le conseiller en communication Adrien Ganzer ou l’ami oriental de Hugues.

Pour cette soirée à Vanves, la première partie du spectacle atteint son but, facétieuse encore, composée d’une succession de sketches bien enlevés et pleins d’humour -, elle l’est moins quand Hugues Duchène reprend la main et se raconte tout seul, un peu trop longtemps, assis à son micro, confinement oblige. Quant à la fin du spectacle, l’appesantissement sur Z reste équivoque, même si la faculté de l’auteur à s’infiltrer et à s’intégrer dans une équipe politique restreinte et radicalement militante d’extrême-droite est une forme de performance inédite.

N’en reste pas moins que l’équipe du Royal Velours est attachante, imprégnée de son temps, curieuse de politique, pressée de construire et surtout de dé-construire un monde, portant en soi un théâtre ingénu et irrévérencieux.

Je m’en vais mais l’Etat demeure, écriture, conception et mise en scène de Hugues Duchêne. Avec Juliette Damy, Vanessa Bile-Audouard, Théo Comby-Lemaître, Hugues Duchêne, Marianne Granci, Laurent Robert, Gabriel Tur/Robin Goupil. Vidéo Pierre Martin, régie lumière Hugo Dardelet, costumes Sophie Grosjean et Julie Camus. Les 20 avril et 22 avril 2022 au Théâtre de Vanves - Scène conventionnée - Vanves (92). Le 30 avril, Maison de la Culture - Amiens (80). Le 5 mai, Centre Culturel Athéna - La Ferté Bernard (72). Le 14 mai, Le Phénix - Scène nationale - Valenciennes (59). Le 21 mai - Maison des Arts et des Loisirs - Laon (02). Du 7 au 26 juin, Théâtre 13 - Glacière - Paris (75). Le 2 juillet 2022, Festival Malaze - Annecy (74). Le 27 août, Festival Pampa - Sainte-Foy-la-Grande (33). Le 24 septembre 2022, La Condition Publique - Roubaix (59). Du 19 au 22 octobre,Théâtre Universitaire de Nantes (44).
Crédit photo : Julien Gosselin

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