Iphigénie de Tiago Rodrigues par Anne Théron

Si les hommes pouvaient entendre raison...

Iphigénie de Tiago Rodrigues par Anne Théron

Pour la metteuse en scène, auteure et cinéaste Anne Théron - artiste associée au TNS -, les créations procèdent de recherches esthétiques sur le corps, la vidéo et le son, un théâtre incarné au profond des mots et des sensations dont les figures féminines et les luttes sont privilégiées.

A Aulis, Agamemnon, le roi, Ménélas son frère, et les Grecs désirent Hélène - une idée abstraite de la beauté -, autrement dit Troie. Or, l’absence de vents empêche l’embarquement : Iphigénie, fille du roi et de Clytemnestre, est appelée au sacrifice par la ruse de Ménélas et d’Agamemnon.
Implorant son père, l’amoureuse aimée d’Achille décide pourtant de mourir, et les vents se lèvent.

La tragédie inexorable - une histoire de guerre que les hommes prennent plaisir ou aisance à se faire -, inspirée originellement d’Euripide, avance sur sa conclusion fatale. L’idée de conflit et de destruction est donnée d’emblée, dès les prémisses du spectacle, à travers des éclairages intrusifs de miradors et la résonance sonore des hélicoptères de l’enfer total qu’invente l’effroi de la guerre.
Répétition et réminiscence de la guerre en Ukraine - démolitions, destructions, déflagrations et nuages nucléaires rouges et enflammés …

Et, dans cette Iphigénie réécrite par Tiago Rodrigues, la question est autre : peut-on changer l’Histoire, échapper à son passé et à la répétition d’un destin tracé ? Les hommes se retrouveraient seuls face à leur libre-arbitre. Modernité et post-modernité, les figures de la tragédie antique, libérées du joug des puissances supérieures, s’incarnent en êtres de conscience.

En refusant les codes d’une écriture qui, jusqu’à présent, ignorait et censurait la parole de l’intime, à travers une prose poétique envoûtante et entêtante, élémentaire et répétitive, tel le ressac de la mer qui va et vient sur la grève, infiniment présente et au bord de la disparition et de l’absence, cette Iphigénie permet de dire et de raconter ce qui n’a jamais été formulé : les narratrices prennent le discours en charge, intercédant entre les personnages vivants et incarnés, et le public.

Si la pièce ne dévie pas le cours de l’Histoire, elle la déplace au coeur des relations humaines. Pour Anne Théron, cette Iphigénie est enfin juste - justesse et justice sont préférées à la vérité.
Le Choeur questionne l’action et le scénario tragique, revenant sur l’histoire sacrificielle d’Iphigénie - travail de mémoire à la « Je me souviens » de Georges Perec. Et tous se souviennent.

Le sacrifice aurait été dicté par les dieux - mensonge inventé par les hommes pour accepter l’inacceptable. Voyage de reconstitution et retraversée à la recherche du libre-arbitre existentiel à travers le choeur des femmes - leurs cris de révolte et de refus -, qui disent enfin « non ».

La responsabilité relève de soi ; « on peut ne choisir ni le pouvoir, ni la guerre, ni le crime », disent les femmes. Iphigénie choisit de mourir librement, refusant le mensonge des pères et des rois, attachés seulement aux idées abstraites de gloire - des petites réussites personnelles limitées.

Une mise en scène en forme de rêve ou de songe avec la présence à la fois hallucinée et sensuelle de neuf comédiens en forme de collectif - à l’écoute les uns des autres et de soi.
Sont admirables Philippe Morier-Genoud en messager iconique de dignité et de sagesse, Mireille Herbstmeyer en Clytemnestre somptueuse, Vincent Dissez, artiste associé au TNS, en Agamemnon plein d’humanité et d’hésitation, Alex Descas en Ménélas autoritaire, Richard Sammut en Ulysse rusé et efficace, les excellentes Julie Moreau et la grande danseuse Fanny Avram - le Choeur ; les acteurs portugais Carolina Amaral et João Cravo Cardoso pour Iphigénie et Achille.

Vêtues de noir, les silhouettes au loin sur l’écran du lointain sont réunies sur le rivage, près de la mer - une mise en abyme filée des personnages sur le devant de scène et théâtre dans le théâtre - petits groupes attendant que les vents se lèvent ou rappels des migrants espérant un départ. Sur l’écran défilent des images brouillées de portraits humains et d’océans, un cinéma d’enfance.

Le plateau de scène semble dessiner la rondeur d’un cirque recevant des embarcations diverses, que les personnages font bouger, suivant les événements - les hommes à jardin et les femmes à cour. Tous, assis ou debout le plus souvent, forment un ensemble chorégraphié avec délicatesse - les bras et les mains blanches levées en l’air et se détachant de leurs vêtures amples et sombres - tels des envols de mouettes ou d’oiseaux de mer s’élevant dans les cieux noirs d’une nuit étoilée.

Une ample impression de douceur mélancolique au coeur des peines immenses et des deuils.

Iphigénie de Tiago Rodrigues, traduction et dramaturgie de Thomas Resendes (édit. Les Solitaires Intempestifs), mise en scène de Anne Théron, collaboration chorégraphique Thierry Thieû Niang, scénographie et costumes de Barbara Kraft, lumières de Benoît Théron, vidéo Nicolas Comte, son Sophie Berger. Les 7, 8, 9,11, 12 et 13 juillet à 18h à Opéra Grand Avignon. Du 13 au 22 octobre 2022 au Théâtre National de Strasbourg.
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Véronique Hotte

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